[« Je n’écrirai plus »]

« La fin de la littérature est de nouveau toute la littérature,
puisqu’elle doit trouver en elle-même sa nécessité et sa mesure. »
Maurice Blanchot

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Écrire est une hypothèse comme ne pas écrire ou cesser d’écrire. L’hypothèse d’écrire, comme l’hypothèse de cesser d’écrire, est subordonnée à une condition. La condition à quoi est subordonnée l’hypothèse d’écrire ou de cesser d’écrire est inscrite, scellée peut-on dire, dans l’écriture même. Cet état de l’écriture, cette manière d’être presque, s’inscrit dès lors que l’auteur s’engage à écrire, dès lors que s’engage en lui l’hypothèse d’écrire et de cesser d’écrire. Cette inscription, sorte d’exergue ou d’épigraphe, s’écrit de son vivant et subsiste après qu’il est mort.

L’hypothèse d’écrire et de cesser d’écrire ne s’interrompt pas, même si ou parce que l’auteur décide de ne plus écrire, même si ou parce que d’éventuelles circonstances le lui imposent. L’auteur ne cesse d’écrire. Il ne cesse de cesser d’écrire, même après la décision de ne plus écrire. En mourant, il laisse ouverte la double hypothèse d’écrire et de cesser d’écrire. Ainsi ne devrait-on pas dire des écrits publiés après la mort de l’auteur qu’ils sont posthumes. Ils le sont certes chronologiquement, mais qu’est-ce que la chronologie en regard de ce qui ne cesse de se manifester comme hypothèse d’écrire et de cesser d’écrire, avant et après la mort de l’auteur ?

« Je n’écrirai plus » est l’unique phrase que l’auteur pourrait avoir écrite. « Je n’écrirai plus » est l’unique phrase qu’il ne cesse d’écrire. Phrase écrite longtemps avant qu’il ne l’écrive, longtemps avant la décision de cesser d’écrire. « Je n’écrirai plus » est la phrase la plus explicite qu’un auteur puisse écrire. « Je n’écrirai plus » est la phrase la plus explicite de la nécessité d’écrire, que l’auteur ne cesse de différer, ne cesse d’écrire. Est-ce une si terrible phrase ? C’est une phrase concise, fut-ce d’une concision et d’une précision irréversible, et fondée, à la mesure où elle inscrit dans les faits l’inévitable conséquence de la décision qu’elle manifeste.

« Je n’écrirai plus » efface et dérobe toute possibilité d’écrire « Je n’écrirai plus ». « Je n’écrirai plus » ne dit rien de plus que « Je n’écrirai plus », sachant qu’écrire « Je n’écrirai plus » est encore écrire. Après qu’il ait cessé, l’auteur écrit. Importe-t-il que le mode sur lequel il écrit ne soit plus « majeur » ? Lorsqu’il écrit, d’une manière somme toute assurée : « J’ai à présent la certitude que je n’écrirai plus », la phrase s’inscrit dans le creux d’une écriture qui porte et emporte avec elle l’hypothèse d’écrire et de cesser d’écrire. L’œuvre est traversée par l’absolue nécessité de « poursuivre » envers et contre, et cette quête s’accomplit sous le signe d’une parfaite lucidité.

Lorsqu’il écrit, et lorsqu’il cesse d’écrire, l’auteur sait. Il sait, selon la formule de Paul Valéry, « ce que sont langage, métaphores, changement d’idées, de ton ». Il sait « concevoir la structure de la durée de l’ouvrage », « les conditions de sa fin ». Comment lire l’œuvre après que l’auteur a renoncé ? Il faut lire l’œuvre comme celle d’un auteur qui admit au moins une fois : « Écrire m’est inconnu », et qui indiqua : « Oui, j’ai dû apprendre à écrire. ». Il précisa même : « Au fur et à mesure que les années ont passé, j’ai écrit de plus en plus lentement des ouvrages de plus en plus brefs… » Les situations se sont certes éclaircies, mais toute la lumière est loin d’être faite.

Face à ce qui ne s’éclaircit pas ou s’obscurcit davantage, l’auteur laisse venir les mots. Sans abdiquer (ce ne sont pourtant pas les raisons qui lui manquent), il consent : il accepte d’envisager que ce qu’il cherche est exclu par le processus même de sa recherche et « appartient à un secret à jamais inconnu ». Jusqu’à la dernière page, l’auteur dit son espoir, « un espoir tout à fait paradoxal, contraire au silence définitif ». Il nous reste à le lire, et à le relire. Non parce qu’il a écrit « Je n’écrirai plus ». Non parce qu’il a affirmé « La séquence finale demeurera non écrite ». Mais pour que son œuvre continue de s’écrire en nous, et qu’en nous son secret se préserve.

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Les citations sont de Roger Laporte (1925-2001), auquel ce texte est dédié.

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