[Laisser ouvert le choix des affinités]

Texte pour le catalogue de l’exposition Choses incorporelles [1]

Au cours de l’une de nos promenades du samedi après-midi dans le Marais, nous avons avec Rémy Hysbergue imaginé une exposition qui, en écho au propos de Nicolas Poussin, aurait pour titre Choses incorporelles. Il s’agissait a minima de réunir des œuvres de peintres français ou vivant en France, dont la diversité stylistique serait de nature à aiguiser nos regards et notre plaisir de voir.

Nous n’étions pas habités par le souci de concevoir une proposition représentative. La volonté d’être représentatif inclut toujours la question — pertinente et impertinente — de savoir de quoi ? Nous étions davantage guidés par la perspective selon laquelle on rassemble des œuvres parce qu’on souhaite les voir et les donner à voir simultanément. Peut-on d’ailleurs, omnia vincit labor improbus, concevoir une exposition que l’on n’aurait pas avant tout le désir d’avoir sous les yeux ?

Notre quête incertaine se résumait à deux questions : comment saisir ce qu’on appelle un « tableau » ? Et : qu’est-ce qu’un tableau ? « Qu’est-ce qu’un tableau ? » devrait être l’unique objet d’une exposition de peinture. Ce que l’on voit d’un tableau est-ce son évidence ? Et qu’est-ce que l’évidence d’un tableau ? Ce peut être, comme chez Guston, le résultat d’un processus de longue haleine : « En général je travaille longtemps sur une peinture, jusqu’au surgissement de ce moment où l’impression d’arbitraire s’évanouit et où les formes trouvent une place qui semble prédestinée. »

Rassembler des tableaux relève d’une semblable recherche de « ce moment où l’impression d’arbitraire s’évanouit » jusqu’à ce que les œuvres trouvent sinon une « place prédestinée » du moins un éclairage donnant du sens à leur co-visibilité. Réunir des peintures (des objets ou des concepts dont la peinture est l’enjeu) revient à créer une tension, comparable à celle-là même qui dans un tableau pousse littéralement l’image vers sa propre existence, vers son lieu.

Des œuvres de nature et de format différents ne s’assemblent pas naturellement. Les donner à voir conjointement revient peu ou prou à les acheminer vers l’ubris, c’est-à-dire vers un certain état de démesure ou de chaos. Tout est affaire de cadence, de combinaison, d’échelle. Un tableau possède une vie propre. Dans une exposition, toutes ces vies s’aspirent, se repoussent. Il faut les faire entrer en résonance, si nécessaire immiscer entre elles une sorte de bouleversement, voire d’ébranlement.

Choses incorporelles n’est pas une exposition de peintures de genres (abstrait, figuratif, représentatif). Les genres présents ou représentés ne sont pas en conflit. Il s’agit seulement de savoir dans quelles conditions des œuvres de caractère et de tempérament différents peuvent s’assembler. Affaire d’agencement, de poids, de distance. Accorder des œuvres revient à fonder un équilibre équivalent à celui d’une pensée. Est-ce le rythme créé par les espaces qui se substitue aux formes, ou les formes sont-elles le rythme ?

Comme le monde visible, celui d’une d’exposition est à la fois lisible et concret, mystérieux et abstrait. On ne peut donner à voir plus que le visible, mais il importe de donner au visible toutes ses chances et possibilités. Un tableau est une image fixe. Il faut tenir compte de la fixité du tableau, de sa durée. Il importe — dans les faits — de tout pleinement exposer.

Le propos de Poussin est dense et énigmatique. Le maître recommande une attention soutenue à « l’ordre », au « mode », à « l’espèce ou forme ». Il désigne la distance et l’écart, en termes d’éloignement et de rapprochement : « … la beauté est éloignée de la matière du corps, de laquelle elle ne s’approche, si elle n’y est disposée par des préparations incorporelles ».

Que signifie ici, précisément, « incorporel » ? Est-ce un pendant du mot « immatériel » On doit à Jean-François Lyotard l’invention de l’expression Les Immatériaux (à partir d’une mise en question de la thématique « matériaux nouveaux et création »). Cette appellation désigne non seulement ce qui est immatériel mais ce « qui disparaît comme entité indépendante » : une configuration au sein de laquelle « un modèle du langage supplante celui de la matière » et dont le principe « n’est plus une substance stable mais un ensemble d’interactions ».

L’exposition Choses incorporelles est organisée tel un « ensemble d’interactions » ou un ensemble en interaction, autrement dit un « bloc » (aurait dit Deleuze) d’interdépendances et d’interférences. Les stratégies de rapprochement et d’écart visuel n’ont de raison (et de sens) que si le hasard advient. Les œuvres sont incitées sinon à se choisir (comment atteindre cet idéal ?) du moins à orienter leur éloignement et leur proximité. Mieux vaut, en la circonstance, laisser ouvert le choix des affinités.

Août 2010 – mars 2011


[1] Catalogue de l’xposition Choses incorporelles, Musée des beaux-arts de Libourne, du 28 mai au 3 septembre 2011, avec Stéphane Calais, Franck Eon, Sylvie Fanchon, Rémy Hysbergue, Cathy Jardon, Rainier Lericolais, Miquel Mont, Hugo Pernet, Edouard Prulhière, Sylvain Roche, Bruno Rousselot, Daniel Schlier. Ceysson Editions d’art, 2011

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s