[L’absence]

Dans l’image n’apparaît pratiquement aucun objet. Des objets sont absents, ou se sont absentés. Le retrait des objets, s’ils se sont absentés, manifeste une présence, l’omniprésence d’un retrait constamment manifeste. Ce constat d’une retraite des objets ne les fait ni être ni explicitement disparaître. Présents, ils se sont comme absentés d’eux-même, ne cessant de manifester cette disparition, nous privant de nous absenter nous-mêmes de ce constat de rétraction.

On ne sait quelle apparence pourrait prendre, c’est-à-dire prennent, des objets qui ne sont pas présents. Appréhender l’absence des objets (pour autant que cette tentation se justifie) pourrait conduire à considérer l’absence de temps, du temps qui d’ordinaire les fait paraître, pourrait conduire à considérer par exemple le temps, un temps, sans des journées qui passent.

Ce que serait un temps sans des journées qui passent. Ce que serait une langue sans l’égrainage du temps, sans la manifestation du présent qui passe en elle ou par elle. Ce que serait une langue sans la mesure d’une temporalité.

Dans l’image n’apparaît pratiquement aucune temporalité. Le battement de la temporalité ne se manifeste pas explicitement. On ne sait quoi, dans le mouvement de la disparition, s’est rétracté. Comme si cela qui s’abolit dans le mouvement de la disparition se manifestait. Comme si l’engrenage de ce dispositif qu’est l’effacement apparaissait.

Voilà le nom de ce qui se manifeste dans le retrait, un nom pour ce qu’il fait paraître : l’absence. Voilà un mot dans lequel le mouvement de retrait des objets se détache implicitement. Un mécanisme d’effacement occupe ce mot, un mot tout entièrement occupé de ce qu’il manifeste, un mot manifeste de ce qui l’occupe. Ce mot fait être le mouvement de retrait et suggère que l’absence de temporalité pourrait faire tout disparaître.

Ce que serait la manifestation des objets s’ils parvenaient à déjouer cela qui les absente. Visibles, on les percevrait probablement opaques, saturés d’une opacité comparable à celle du flou, ce subterfuge de la photographie qui dénature les visages en ne cessant de les estomper. Visibles, c’est-à-dire opaques, en quête d’une présence du visible dans l’opaque, d’une manifestation inédite de la visibilité dans l’opacité.

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Paru dans Ulysse Fin de Siècle, vers et proses 1987-2005, Éditions Virgile, 2005

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