[Le tableau du grand-père]

Longtemps ce tableau ne m’a pas appartenu. Je n’en possédais (c’est beaucoup dire) qu’une reproduction noir & blanc.

Je me trouvais privé : privé de ce que ce tableau désigne, de ce qu’il est : sa texture, sa matière, ses détails, ses couleurs ; mille autres choses encore.

Ce tableau que je n’avais vu peindre me manquait, plus précisément me faisait défaut ; de ce défaut qui est mauvais dans la nature des choses, qui toutefois se maintient, purement et simplement, sans adoucissement et comme sans aggravation.

Défaut en somme à peine visible, qui affectent certains objets qui nous entourent ; objets à peine défaillants, d’une défaillance tenace quoique légère, avec laquelle bon gré mal gré il faut bien vivre.

Est-ce que ne pas avoir est ne pas voir ?

L’éloignement ajoute une difficulté permanente : dans le lointain, on aperçoit l’objet, mais on n’a prise (c’est insuffisant) que sur une difficulté à ne pas voir (voir, comme on le dit, se ses yeux), c’est-à-dire sur une imprécision.

Longtemps ce paysage auquel j’étais si fortement attaché, au lieu de demeurer en moi immobile, m’est revenu mouvant, changeant, sur le mode d’une mobilité défaillante.

Mobilité par conséquent bien inutile, qui maintient en suspens le défaut qui fonde ce phénomène obscur qu’est l’imprécision, à savoir la distance.

Comment faire le partage entre ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas ? Ce qui me restait du tableau, était-ce l’un, était-ce l’autre ?

Peut-on s’estimer en possession de ce qu’on ne voit pas ? En possession sûrement pas ; possédé, peut-être.

Je voyais l’éloignement et dans cet éloignement j’avais le sentiment d’une altération : privation progressive non seulement du tableau mais de la vue, du regard du moins, ce regard qui ne m’a jamais permis d’être le témoin — d’un mot lui-même défaillante — de sa « naissance ».

Dit-on d’ailleurs d’un tableau qu’il « nait » ? On dit plutôt qu’il se réalise.

C’est cela : cette réalité s’était éloignée mais n’était pas absente.

Il faut «ne plus être là » pour qu’il y ait absence ; alors qu’il y a seulement éloignement lorsqu’on est « loin de là ».

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Juin-juillet 1987
Mai 2013

 

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