[Lettre à Paul-Armand Gette]

Le 7 février 1993

Cher Paul-Armand,

Oserais-je te l’avouer ? Je suis hélas coutumier du fait : j’ai répondu avec trop de légèreté à ta généreuse sollicitation, acceptant de faire mienne l’audace d’intervenir après toi au terme de ce petit ouvrage [1].

Imaginons que j’aie anticipé ta suggestion et que je doive relire, c’est-à-dire brutalement juger, et intraitablement corriger, des pages écrites dans la hâte et dans une presque clandestinité…

Je n’aurais alors d’autre choix que de reprendre à mon compte et à ma façon, n’ignorant rien de l’incongruité de mon acte, les remarques de Sir Joshua Reynolds examinant son propre commentaire de quelques tableaux hollandais.

Aussi commencerais-je par déclarer quelque chose comme :

Mon propos, j’en conviens, est plus dénué d’agrément que je ne l’escomptais. J’aurais tellement voulu communiquer au lecteur quelque idée de cette perfection dont la vue m’a procuré tant de plaisirs ; mais comme le mérite d’un tableau consiste souvent dans la seule vérité de la représentation, quels que soient les éloges dont il est digne, quelque plaisir qu’il donne quand il est devant mes yeux, mon commentaire fait piètre figure lorsqu’il tente de le décrire. La peinture s’adresse à l’œil et on ne devrait pas s’étonner que ce qui est destiné à la satisfaction d’un sens réussisse si mal à s’appliquer à un autre.[2]

La différence entre Raymolds et tous ceux qui, majoritaires, ont contemplé et contemplent encore la peinture hollandaise du XVIIème siècle, est que lui s’est patiemment appliqué à la dénigrer, ne supportant ni la vulgarité de ses sujets, ni son pointilleux et monotone caractère descriptif.

Ce fut, dit-on, une homérique lutte d’influence entre Raynolds le pourfendeur et Eugène Fromentin, le fervent admirateur.

Le plus drôle, si l’on peut dire, est que le mot de la fin revint à Fromentin qui, se prenant les pieds dans son propre système laudatif, lâcha cette assertion certes cruelle mais qui peut paraître aujourd’hui réaliste, sinon frappée de bons sens : « Quelle raison un peintre hollandais a de faire un tableau ? Aucune. » !

Je t’entends, Cher Paul-Armand, applaudir avec entrain. En réalité, j’ignore tout de ta perception, même si je la soupçonne, de ton goût éventuel pour ce genre de peinture ou cette « peinture de genre », cet art si distingué de « dépeindre » (à la limite cette distinction pourrait t’amuser) qui prétendait ne pas faire de distinguo entre l’art et la vie.

Je suis par contre à peu près certain que, plus largement (élargissons n’est-ce pas ?), l’absence de raison de faire, et singulièrement de faire de l’art, relève vraisemblablement d’une conception qui te plaît, je dirai même mieux qui te va.

Si tel était le cas, je serais non seulement ravi mais pour ainsi dire comblé de constater que sur ce sujet d’importance, de la première importance, nous nous retrouvons avec quelques égarés sur une même longueur d’onde.

Je me sens donc moins fautif (autant que l’ayant à ce point été on puisse ne plus l’être) du manque de sérieux qui présida à mon acceptation spontanée.

Au reste, il va sans dire que je n’ai préalablement commis aucun écrit, les mots étant restés hagards, en ordre résolument dispersé, dans mon esprit où le doute, dès lors que je suis au devoir de rédiger quelques lignes, se dispute honteusement à l’obscurité.

Pour ces raisons, je ne vais pas, puisque j’en mesure désormais l’inutilité, commenter l’approche judicieuse que tu as bien voulu nous livrer dans ce recueil de tes préoccupations et de ton parcours.

Toi seul, j’en suis persuadé, dispose des outils nécessaires, comparables (je simplifie) à ceux qui Panofsky prête à Van Eyck, à son œil : un miscroscope pour visionner le détail du « sujet » et un télescope pour observer à distance la configuration de l’ensemble : le bon usage des deux devant permettre, on le suppose, de préciser l’intention que le tableau en sa totalité se donnera pour but d’exposer…

Faute de ces deux instruments et faute, si j’en disposais, de savoir savamment les utiliser, je n’oscille plus entre l’étude du détail de ton œuvre et la compréhension de son économie d’ensemble. Je suis par contre troublé par ce rapport inédit que tes œuvres entretiennent avec le volume des écrits qui les accompagnent, les prolongent depuis tant d’années.

Je suis frappé par ce fait que tu as su en effet, mieux que la plupart de tes contemporains, devenir le commentateur avisé de ta propre démarche, au point de penser, que dis-je, d’intégrer l’usage du texte (et, je veux le croire, son plaisir) comme une de ses composantes à part entière.

Qu’ai je lu de tes textes et qu’ai-je été en mesure d’en retenir ?

D’abord ceci (cette intuition simpliste) qu’entre les peintres et ceux qui ne pratiquent pas la peinture, ou plus, il n’existe sans doute pas un grande différence…

Ton art qui n’est pas peinture, au sens du métier et, j’allais écrire, des ingrédients, n’est-il pas tout de même fait d’observations ? N’est-il pas le fruit de la « variété des observations du monde », peut-être d’un certain monde et de certains  aspects du monde, en tous les cas d’une part singulière de son intimité ?

Pour les commentateurs d’excellence, ce qui caractérise la peinture hollandaise que j’évoquais (pour en finir avec ce sujet, après je n’en parle plus), n’est-ce pas une astucieuse (ou laborieuse, selon le regard qu’on y porte) mise en valeur, ou en relief comme on voudra, des plaisirs quotidiens ?

J.-Q. van Regteren Altena est l’auteur d’une remarquable formule, de ces heureuses formulations qui pour autant qu’on les discerne ont l’avantage de distraire de l’ennui que procurent les interminables et fastidieuses chroniques d’époque : il dit que le XVIIème siècle apparaît dans de nombreux tableaux (portraits, paysages, natures mortes : j’aime que les tiennes ne le soient pas tant que ça) comme un « long dimanche »[3].

Je ne veux croire que cette notion te soit indifférente. Ne fait-elle pas écho à l’aveu de ta « répugnance pour le travail », dont je perçois bien qu’elle ou qu’il, cet état, constitue l’un des deux « facteurs » qu’il t’importe de considérer lorsque tu t’occupes d’art ? le deuxième supposant (je salue ta bienveillance) la nécessaire ou salutaire « intelligence du spectateur »[4].

Lorsque l’on fréquente, comme tu le fais si volontiers, les plages, les chemins de traverse, les carrières, la nature en général, n’est-on pas et n’es-tu pas dans la position enviable du promeneur, quasi de vacancier, qui ne calcule pas son temps, le laisse filer, prenant un secret plaisir à le voir se perdre ?

N’est-ce pas (je généralise encore) ce qui fait défaut à la plupart de nos artistes (je n’ose écrire nos « chers artistes », car tous ne le sont pas) : cette perception de la démesure du temps, du temps perdu ?

Cet état de vacance (qui n’exclut pas, tu le démontres, ni le sérieux, ni la méthode, fût-elle parfois peu orthodoxe) est ce que j’aime considérer te lisant.

J’enrage bien sûr de ne pouvoir disposer de ces « plages », au sens figuré comme au sens propre, et j’enragerais presque, chacun sa destinée, de ne pas être artiste !

___

Le 14 février 1993

Par un froid dimanche d’hiver, à une heure précoce de la matinée, je m’exténue (relativement) à rédiger ce qui, puisque tu l’as souhaité, tiendra lieu de Postface à ton écrit.

Ma main est engourdie à proportion de la torpeur de mes yeux qui tentent héroïquement de s’ouvrir, ou de ne pas se refermer.

Paradoxalement ce moment me convient. Aube d’un jour de « vacances » où tout échappe : sorte de Point 0, tu n’en seras pas surpris, à partir duquel il faut bien que je m’efforce de repartir chaque fois que la contrainte d’écrire s’impose à moi.

L’unique moyen d’assurer un départ à peu près convenable est, tu ne l’ignores pas, de s’armer de quelques dispositions rudimentaires quitte, de préférence, à les trahir dès le paragraphe suivant. Partir, comme on lèverait le camp, dans une nuit encore noire.

Ne pas se précipiter : « Écrire lettre après lettre, propose Peter Handke, de sorte que le sentiment et la main restent toujours un, et que le sentiment n’ait pas déjà disparu pendant que la main écrit. » [5]

Ce qui nous préoccupe, toi et moi, est-ce, est-ce seulement une affaire de sentiment, de cette espèce trop répendue dont il nous arrive de faire abusivement toute une affaire ?

Sur ce terrain-là, ne bute-t-on pas forcément sur la question de la vraisemblance : vrai ou faux sentiment ? « Il me faudrait chercher un année durant, ne craint pas d’affirmer Kafka, avant de trouver en moi un vrai sentiment. »

Autrement dit : qui a-t-il d’important dans ce que l’on peut écrire par devoir, nécessité ou envie ? L’important, n’est-ce pas que l’on puisse l’écrire, et l’écrire en prenant tout son temps ?

Ne s’agit-il pas là, mieux que d’un banal sentiment, d’une « vraie » sensation : la sensation que, momentanément, écrire est ou devient possible ?

Comme si à ce moment, selon l’audacieuse suggestion d’Adorno, l’art d’écrire, autrement dit le jeu, « s’élevait au-dessus de l’immédiateté de la praxis et de ses fins » [6]

L’image que l’on voulait écrire ou décrire apparaît alors, désirable, et délivre pour un temps l’auteur de toutes les images du désir ; un peu comme pour toi, je veux le supposer, lorsque à partir de ses éléments fondateurs l’œuvre soudain s’assemble.

Sensation que ce que l’on affleure ou dont on se saisit, sitôt saisi est délivré. Vertige de cette délivrance.

Tout compte fait, écrire est comme toucher, mais sans le secours de ou le recours à un modèle. Instant érotique, s’il en est un, par lequel l’écriture évoque, en le faisant scintiller sur la page, un état de grâce que l’auteur, le pauvre, ne réussit jamais entièrement à sublimer (sinon il cesserait d’écrire).

« Il fait continuer », clame Samuel Beckett au terme de L’Innomable. Continuer, c’est-à-dire affirmer haut et fort que « la fonction de l’art, dans ce monde totalement fonctionnel, est son absence de fonction »[7]. Affirmer que l’œuvre, forcément, est « opaque », que son opacité n’aliène en rien son intelligibilité.

Rien ne contraint l’art à être, pire à se penser débarrassé de tout ce qui lui est étranger (ou supposé tel). Rien n’est étranger à l’art : le choix, la place, l’importance de certains objets, de certains détails, de certaines formes, l’émotion induite dans l’œuvre par leur présence, les débarrasse du statut d’éléments étrangers même si, pour une part, ils restent incompréhensibles.

On aime parfois ne pas comprendre, ou comprendre en quelque sorte que telle caractéristique singulière de l’œuvre peut échapper à la compréhension.

Un artiste répond-il toujours lui-même de ce qu’il fait ? Il y a, n’est-ce pas, ce caractère éminemment énigmatique de l’art ? Le texte, le tien, éclaire l’énigme et dans le même temps la densifie.

Le désir de voir est-il absolument un désir de comprendre ? Peut-être pas. Les mots désignent aussi ce qui, dans l’œuvre, ne serait pas présent et même, à la limite, ne serait pas l’œuvre.

Tu le constates, je me suis quelque peu (ou passablement) éloigné. Emporté, déporté sans doute. Dans l’inconnu ou dans « l’ob-scène ». Hors de la scène quoi qu’il en soit. Là où je rêve, t’emboîtant le pas, de me tenir enfin.

___

Revu en mai 2013


[1] Paul-Armand Gette, Des Vanités aux Cinématoqraphies, CFP, 1993

[2] Paraphrase du texte de Raynolds, A Journey in Flanders and Holland…, 4ème édition, t. II, Londres, 1809

[3] Métaphore pas si éloignée de la célébration hégélienne du « dimanche de la vie », in G.-F. Hegel, Esthétique, Paris, Aubier, t. III, 1ère partie, 1944

[4] Paul-Armand Gette, Coloriages ob-scènes & cinématographies, in revue Affaires en tout genre, n° spécial, Éditions de la pyramide, septembre 1992

[5]  Peter Handke, La poids du monde, Gallimard, 1980

[6]  T.-W. Adorno, Paralipomena, In Autour de la théorie esthétique, Klinscksieck, 1976

[7] Adorno, op.cit.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s