[Rémy Zaugg, entre la peinture et la peinture I]

Extrait
I. Avant Propos

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Rémy Zaugg, Constitution d’un tableau, no 20, 1990

Il convient, s’agissant d’approcher les peintures de Rémy Zaugg, de réfuter au préalable la notion équivoque (envahissante, trompeuse) de surface vide. Le peintre à sa manière s’y emploie : « Considéré sous son aspect de vacuité, le tableau soi-disant vide n’exprime guère que la toute-puissance de l’habitude déçue. »

Il est vrai que lorsqu’on perçoit une surface monochrome, le qualificatif vide peut venir spontanément à l’esprit. Doit-on coûte que coûte combattre la volatilité du premier regard qui ne s’attarde pas et appréhende la rencontre fortuite d’une œuvre comme l’une des circonstances ordinaires du journée qui en compte bien d’autre ?

À ceci près cependant que « vide », au sens strict, signifie « qui ne contient rien de perceptible ». Le degré de perception de n’importe quel objet, a fortiori d’une surface supposée uniforme, est fonction de l’attention (de la qualité de l’attention) de qui regarde.

Quoi qu’il en soit, affirmer sans autre forme de procès qu’une toile peinte d’une seule couleur ne contient rien, qui plus est rien de perceptible, relève d’une audace difficile à justifier puisqu’au minimum une couleur est elle-même la preuve d’une « présence ».

Une surface colorée, fût-elle d’une valeur plus ou moins dense, « éclaire » — au sens du concept comme de la matière — la toile qu’elle recouvre. Mieux, rien n’interdit de supposer (et au demeurant tout porte à croire) que, telle une image disparue, elle « brille » (par son absence).

Le mot « vide » — ce qu’il figure — devrait, toute affaire cessante, être évacué au profit de ce faux synonyme qu’est — qu’est devenu — le mot absent.

L’absence, faute de pouvoir être comblée, peut se désigner. Formuler par une couleur l’absence revient à accomplir un acte de langage qui met en scène l’objet, l’image de l’objet dissipé, effacé, et transforme sa disparition en épreuve.

Épreuve de la couleur et preuve : preuve de la couleur par elle-même. Épreuve vers laquelle, considérant les peintures de Rémy Zaugg, il n’est pas indifférent de s’aventurer.

Le tableau n’est-il pas — ou ne devient-il pas — un tableau lorsqu’il cache au premier regard la loi de sa conception, de son organisation formelle, les règles, fussent-elles non-systématiques, de sa composition ?

Ces règles, chez Rémy Zaugg, sont et restent — on le dit d’un détail — imperceptibles, pour ne pas dire invisibles. Cette invisibilité permet au tableau non de préserver on ne sait quel territoire inaccessible mais de ne jamais se livrer explicitement au présent et de ne pas s’affirmer dans la dépendance d’un mécanisme rudimentaire de perception.

« Percevoir » signifie « recevoir », d’une manière claire et distincte. Les tableaux de Rémy Zaugg ne peuvent être reçus comme images. Leur couleur, en ce qu’elle ne s’apparente à rien défini, ni même de connu, est pour le moins indéfinissable.

Regarder de tels tableaux n’a peut-être de sens (pour paraphraser un propos du peintre) que pour « tenter de saisir le sens de ce peut-être ».

Envisager cette hypothèse revient à approcher, à s’approcher de ce qui s’est écarté d’un temps, d’un lieu, et a progressivement disparu pour ne plus appartenir à ce modèle de temps et de lieu qui nous servent habituellement de repères.

Ce qui a disparu n’est pour autant pas détruit. Tout au plus, par le recouvrement systématique de chaque toile, l’ensemble des décisions relatives au choix des formats, de la couleur, de l’espace entre chaque toile, une présence est-elle devenue lointaine.

Des mots imprimés ou peints à la surface lisse de certains tableaux la désigne comme si elle avait ou n’avait pour vocation que de se soustraire à notre regard, ou encore de le distraire.

Peindre, comme parler, pourrait bien être une fonction donner au peintre pour dissimuler — différer, pousser plus loin — sa pensée.

Dès lors, considérer le dispositif revient à dénombrer (à identifier, à qualifier) tout ce que le peintre à disséminé dans et entre chaque toile.

Entreprise méthodique qui doit tenir compte de l’autonomie et de l’indépendance acquises non seulement par le dispositif mais, au cœur de celui-ci, par chaque tableau, sous le double mouvement ou double jeu de la dissémination et de la dissimulation.

Juillet 1989 – juillet 1990
Revu en mai 2013

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Paru dans : Catalogue Zémy Zaugg, Personne, Le Consortium, Dijon, Galerie Anne de Villepoix, Paris, 1990

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