[Marthe Wéry, un portrait]

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Wery

Marthe Wéry © Galerie cent8 – Serge Le Borgne, Paris

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La peinture de Marthe Wéry, qu’il s’agisse de désigner la démarche ou la matérialité des œuvres, n’est pas spectaculaire. Elle se construit à son rythme propre, à partir d’une attention constante aux plus modestes événements qui surviennent à la surface du tableau.

Dans les années 1960, des lignes recouvrent une surface. Pour Marthe Wéry, une ligne n’indique pas une direction : elle constitue « la plus petite surface possible ». Empiriquement tracées, les lignes se resserrent, se heurtent. Ces accidents constituent un morceau de surface.

Marthe Wéry appartient à une famille de peintres, sinon à une génération, pour laquelle peindre est répéter toujours plus intensément un même geste. La répétition engendre des transformations qui « ouvrent tout naturellement à d’autres développements ». La pratique repose sur des expériences, essentiellement de la ligne et de la couleur, et sur des constats successifs.

Plongeant ses commentateurs — et parmi eux ses plus proches amis — dans des abîmes infinis d’interrogations (et d’interprétations), Marthe Wéry affirme avec audace et simplicité que la peinture est « un moyen de penser » ; elle complète cette affirmation par cette précision : « un moyen de penser comme un autre ».

La personne de Marthe Wéry et sa vie furent constamment en accord avec son œuvre : tout ce qu’elle entreprend met en mouvement (d’une formule qu’elle utilise avec bonheur pour qualifier les processus de sa pensée et de son travail) des qualités de rigueur, de patience, de ténacité, de conviction.

Pour Marthe Wéry, rien, jamais, ne se clôture. S’inspirant de Montaigne, elle suggère avec clairvoyance : « Il n’y a pas à parfaire, mais toujours à compléter et à poursuivre. » La peinture, dans le temps, « s’arrange » — en quelque sorte — avec elle-même.

« L’art exclut ce qui n’est pas nécessaire », dit Carl Andre au sujet de Frank Stella (Black Painting, 1959). Les lignes, chez Marthe Wéry, ou les bandes, chez Stella, sont « les chemins du pinceau sur la toile » : « Ces chemins ne mènent qu’à la peinture. »

La plus extrême, et dans une certaine mesure, la plus parfaite manifestation du débat de la peinture avec elle-même est le tableau monochrome. Peu importe que le monochrome soit — ou soit devenu — un « genre ». Cette question n’occupe que les universitaires.

Un monochrome a cette particularité d’être « étranger », de ne pouvoir être identifié, sinon à lui-même. Au demeurant, Marthe Wéry n’additionne pas des couleurs sur une toile : elle les « pousse » l’une vers l’autre, jusqu’à une tension et à une saturation maximales.

Tant en ce qui concerne le franchissement des étapes de son travail que son rapport aux autres (Marthe Wéry fut une enseignante exemplaire), sa générosité fut toujours appuyée sur une volonté de déplacement et d’élargissement, c’est-à-dire sur l’absolu nécessité du risque.

Les caractéristiques de cette aventure exigeante, encore insuffisamment connue et reconnue, ne sont pas aujourd’hui si communes.

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Paru dans la revue Critique d’art, n° 121, printemps 2006
Revu en mai 2013

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