[Un souvenir du présent]

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« … [le souvenir] ne nous représente pas quelque chose qui a été, mais simplement quelque chose qui est… c’est un souvenir du présent. » Bergson

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Pour Anne-Lise

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Tard dans la nuit, A. lut les deux messages de L. Il commença sans le vouloir par le deuxième. Il se sentait tout aussi égaré que L. Il observa qu’un message plus long était arrivé avant. Il lut les deux messages dans le bon or­dre. Toutes les occupations dont L. faisait état (son énergie, ses initiatives) laissaient A. dans l’admiration. Il comprenait parfaitement les précisions que L. donnait au sujet de leur pro­jet commun. Ce projet indéfini lui plaisait. Il désirait rester dans cet indéfini avec L. Il pensa longuement à un livre et à leur étonnante relation. L. ne répondit pas immédiatement. Le message précédent n’appelait certes pas une réponse urgente, peut-être pas spécialement une réponse. Seulement, il lui était agréable d’avoir régulièrement des nouvelles de L. À son tour, L. s’inquiéta du silence de A. Il n’était silencieux qu’en apparence. Il se déclarait hors écriture, « hors écriture écrite ». Il précisa : « On ne commande pas sa propre écriture. » L. le savait. A. éprouvait le désir de s’engager dans le projet commun, mais il ne pouvait dire quand il serait en mesure de s’y consacrer. L. avait besoin de savoir. A. suggéra que si L. était pressée, elle devait réaliser ce projet seule. Ce n’était pas contradictoire avec le fait de penser à quelque chose à faire ensemble ultérieurement. Il lui semblait qu’ils disposaient du temps, du moins voulait-il le croire. Le message suivant, que L. qualifia de pathétique (sa détresse de se retrouver sans travail) toucha A. particulièrement. Il s’inquiéta aus­sitôt de ce qu’il pouvait faire. Il décida de pas­ser plusieurs coups de fil. Le lapsus « vous est moi » qu’il commit peu après parut à L. plutôt drôle. A. avait imaginé que ses paroles pouvaient être mal reçues. Idiotie. L. avait tout à fait bien compris. « Juste une pensée », répondit-elle. A. en igno­rait le contenu. Il indiqua : « Je reçois cette pensée pour ce qu’elle est venant de vous. » Il eut même le goût d’écrire « toi », simplement parce que le cours ou la cadence de la phrase l’y incitait. A. entendait respecter la volonté de silence de L., même si les paroles échangées lui parais­saient trouver peu à peu une justesse, un ordre de complicité inédit, tout à fait attachant. Le ton que L. employait parfois trahissait une lassitude, dont A. méconnaissait la cause. Était-ce en rapport avec ce qu’il avait écrit ? L. l’invita à se relire. A. en fut surpris. Se relire était une vraie diffi­culté. A. était prêt à écrire selon le rythme que L. déciderait. Il songea que L. avait le désir d’espacer, de ménager du silence et du temps entre leurs paroles. A. souhaitait ardemment que L. continue mal­gré tout à lui écrire, fut-ce d’une manière es­pacée, avec cette précision qui le laissait sans voix. Le mot qui lui vint fut « comble » (« comblé »). A. imaginait de jour en jour plus intensément qu’un livre pourrait surgir de leurs échanges. Dans le silence où L. se tenait depuis quelques jours, A. vit un livre se dessiner. Des mots s’étaient écrits, mais A. s’adressait à L. comme si aucun d’eux n’existait, comme si aucune parole n’avait été prononcée. C’était ce qui lui permettait d’écrire encore, sans raison, avec cette raison majeure de s’adresser à L. Ce n’était peut-être pas la même chose pour L. Elle ne recevait peut-être pas exactement les mêmes mots que ceux que A. lui adressait. Il fut soudain d’humeur à lui écrire longuement, mais ne rédigea qu’une page. Il préféra lui lais­ser supposer les suivantes. Il attendit tout un dimanche. Tout un dimanche, ce n’était pas raisonnable, il le savait. La réponse arriva lundi soir. Elle était apaisante, émouvante. Le calme soudain de L. La simplicité de ses mots. « Ce n’est pas que je sois… », écrivait-elle. « Enfin je ne sais pas… » A. souhaita connaître la suite, mais L. était en droit de ne pas finir ses phrases. A. ne pouvait exiger de savoir tout ce que L. voulait dire ou faire. « Le destin de nos phrases, reconnut-il, est après tout d’apparaître telles qu’elles sont formulées. » A. conçut qu’il lui faudrait beaucoup de temps pour écrire ce à quoi il pensait lorsque qu’il pensait à L., ce qu’il savait d’elle et ce qu’il ignorait. Il ouvrit l’enveloppe que L. lui avait adressée quelques jours avant. Il relut ce qu’il lui avait écrit. Il fut stupéfait. D’abord par la longueur et le nombre de messages, puis par le ton, qu’il trouva audacieux. Certains mots avaient dû embarrasser L. Ils exprimaient beaucoup de sentiments, enfin quelque chose de cet ordre. A. s’était emporté et cet emportement avait dû surprendre L., peut-être la contrarier. Mais il aimait leur correspondance. A. aimait écrire à L. et lire ce que L. consentait écrire vers lui. Il ne voulait pas que cela s’arrête. Il maîtriserait son élan. A. se sentit soudain tout en pensée avec L.

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Novembre 2002
Revue en mai 2013

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