[Claude Lévêque : entre affectation et simplicité]

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Selon Ernst Bloch, une œuvre qui évolue vers un projet « libre et pensé » est une construction. Qu’est-ce qu’une « construction » ? Une disposition d’objets dans une proposition. Qu’est-ce qu’une « disposition » ? Une distribution. Qu’est-ce qu’un « objet » ? Ce qui s’offre à la vue, affecte les sens. Qu’est-ce qu’une « proposition » ? Une chose énoncée pour qu’on en délibère.

On regarde, on décompose, on s’efforce de connaître ou de reconnaître une œuvre inconnue. S’agit-il d’un travail de restitution (rétablissement en un premier état, en un état premier, de ce qui aurait été recouvert indûment) ? Grand Hôtel, 1980-82, donne à voir des photographies de garçons nus, une table drapée, un vase noir, des roses rouges, des éclats de miroir. Un éclairage apprêté rehausse les objets savamment agencés.

Pourquoi de tels objets ainsi distribués ? Reliques ? Rituel magique ? Religieux ? Absence de mobilité ou immobilité ? Une scène sans sujets. Arrêtée, retenue dans une solennité impassible, verrouillée. Étrange représentation, peut-être porteuse d’un récit et simultanément d’un refus d’expliciter, de dire « pourquoi », « comment », « avant », « après ».

Qu’est-ce qui a disparu ? On connaît le nom ordinaire des choses. On sait ce qu’elles sont. Peu importe d’où elles viennent. Est-ce un système ? Quel est son point de départ ? Est-il achevé ? « Plus nous voyons de choses dans une œuvre d’art, notait Lessing dans son Laocoon, plus elle doit faire naître d’idées. Plus elle fait naître d’idées, plus nous devons nous figurer y voir des choses. »

Jusqu’où s’interroger sur des objets et les interroger ? On imagine que l’un détermine ou détourne l’autre, le répète, le rejette à la périphérie d’une affirmation ou d’une incertitude qui ne s’interrompt pas. Ainsi l’interrogation prend-elle le risque de s’échouer dans l’ornière des sentiments, pour nous éloigner de l’œuvre.

Souvenir imparfait ? Vérité ou mensonge ? La démarche de Claude Lévêque peut se prêter à une lecture par l’affect. Si l’œuvre ne le confirme visuellement, rien ne nous assure que le souvenir est l’image. L’œuvre, dès lors, peut être appréhendée comme une interrogation complexe sur le crédit de l’image, sur l’hypothèse de sa fiabilité dans le temps. Question par conséquent de l’apparence, autrement dit de l’illusion. L’œuvre est-elle exactement ce que l’on voit ?

Par sa composition ambiguë, compacte et fragmentaire, Grand Hôtel réussit à rendre objective (visible comme objet) une énigme, subjective nécessairement, non réductible à une manipulation illusionniste. Il s’agit, conformément à une certaine tradition picturale, de « faire un seul objet de tous les objets » ; c’est du moins vers quoi s’organise cette première œuvre significative, appelant logiquement de nouvelles organisations formelles, un autre rapport entre nature des objets, fonctionnalité et finalité des œuvres.

Anniversaire I, puis Anniversaire II, 1983, « environnements visuels et sonores », précisent le propos initial. L’événement privé auquel se rapporte le titre est absent (retenu en amont, différé ?). La scène est sonore : spatialisation d’un phénomène ou d’un fait, légendaire peut-être, qui n’est rien par lui-même et ne vaut que pour l’idée qui s’y attache. Il faut bien que l’œuvre donne à voir ce qui conditionne l’événement supposé pour que faire voir ce qui n’est pas montré et faire entendre ce qui ne s’énonce pas soit possible.

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Claude Lévêque, La Nuit, 1984
© ADAGP Claude Lévêque
Courtesy the artist and kamel mennour, Paris

La nuit, conçue pour l’ARC en 1984, épaissit (sans jeu de mots superflu) cette disposition. Des corps sont représentés. Ils n’apportent aucune précision quant à qui pourrait avoir existé. Un corps, deux fois un corps, multiplié. Autant de présences absentes qui accentuent le mutisme : œuvre sans discours, sans gesticulations, concise, aphoristique.

Le conquérant, 1984, pourrait être un détail agrandi d’une pièce précédente. L’œuvre, comme le visage qui la surmonte, est à lire de profil : sorte de commentaire, mais de biais, de l’œuvre sur l’œuvre. Le détail rapproche des œuvres précédentes. Ce rapprochement fait le jeu de l’éloignement, ou de l’absence. Être proche n’est pas être présent.

Le conquérant peut être perçu comme une œuvre plus familière. Mais de quelle sorte de familiarité ? Celle du discontinu. Passage brusque d’une valeur à une autre. En plus d’immobilité, d’inquiétude. Monument. Œuvre infinitive.

« Regarder, suggère Maurice Blanchot, comme si nous ne regardions jamais qu’à l’infinitif ». Indétermination et arrêt : irréalité. S’arrêter : rester. Comment comprendre autrement Le jardin, œuvre conçue pour la galerie Éric Fabre en 1984 ? Il est absurde de prétendre que Claude Lévêque « n’en finit pas de se retrouver et de se raconter ». De fait son Jardin ne raconte rien. Des préoccupations plastiques justifient sa démarche, non une émotivité à caractère anecdotique.

Dans Le Jardin, il n’y a plus de personnages. L’espace est raréfié. L’œuvre met en scène des semblants d’images, des restes, des imitations, des simulations. Le strict nécessaire. L’affectation n’est pas le contraire de la simplicité. Dans l’intervalle de ces deux qualités, Claude Lévêque produit d’authentiques points de singularité.

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Paru dans Art press, 1985
http://claudeleveque.com/files/uploads/2011/02/article_1_pdf.pdf

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