[Didier Vermeiren : la durée, coefficient de la pesanteur]

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Didier Vermeiren,
Un bloc de pierre de 80 x 80 x 20 cm
sur un bloc de polyuréthane de 80 x 80 x 20 cm, 1985

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Lorsqu’on pose la question de « l’exactitude de l’œuvre » (est exact ce qui est achevé), les artistes ne répondent pas. Même les plus artistes les plus systématiques (ceux qui n’ont jamais démenti la conception platonicienne de Staber : « l’œuvre comme condition supérieure de la matière ») évitent la question. Les sculptures de Didier Vermeiren sont-elles à appréhender par le biais de ce concept impertinent ? Elles ne convoitent pas l’à-peu-près qu’interrogea Bernard Blistène à propos de l’œuvre de Barry Flanagan.

On a beaucoup parlé de socles au sujet des sculptures de Didier Vermeiren. S’il est vrai qu’il a pu se saisir de ces « volumes généralement cubiques » que conservent les réserves de nos musées, ce n’était qu’au titre de citations. La citation, dans ce monde de prédateurs qu’est celui de l’art, n’est-elle pas devenue la chose la mieux partagée ?

Jamais Didier Vermeiren n’a fait strictement du socle une sculpture, comme on construirait d’étranges phrases en recopiant les mots d’un dictionnaire, d’incompréhensibles mots en puisant dans les lettres d’un alphabet. Certes son exposition à Gand (1980) s’illustrait de ces termes ambigus : Sculpture de socle, mais que signifie cette ambiguïté ? Est-ce une question du genre Equidem certo idem qui semper fuit (« Je suis quand même le même qui a toujours été »), à savoir une affaire de sosie ?

La sculpture a depuis longtemps rencontré le socle, qui la supporta. On peut relire l’ouvrage de Daniel Buren, Ponctuations (Statue-Sculpture), édité précisément en 1980. Y sont répertoriées les questions que ne manque jamais de susciter cette chose appelée « socle » ; questions qu’il suffit de reproduire pour montrer que les problèmes de places respectives, de fonctions, et même cette étrange affaire du sosie n’ont cessé (et ne cessent) d’étourdir nos esprits.

« Pourquoi des statues ? Comment des statues ! Où des statues ? Ou bien des sculptures ? Quel style ? Qui choisir, et quoi et comment ? Quand de la statue passe-t-on à la sculpture ou vice-versa ? La statuaire est-elle l’Art Populaire ? Voit-on encore les statuts ? Que dire d’une sculpture par rapport à sa sœur au Musée ? Quels sont les cadres ? Le socle ? Le piédestal ? La place ? Le quartier ? Etc. » Nous sommes au cœur de l’ambiguïté.

Le socle, est-ce une métaphore ? Certainement lorsqu’il surélève une sculpture. Il est le support mais aussi le référent convenu d’une forme possible. Qu’advient-il lorsque le socle, ou du moins ce qui en a l’aspect, est la sculpture ? Les Cubes de Larry Bell (dont la théâtralité, absente chez Didier Vermeiren, a maintes fois été soulignée) nous en donnent un exemple moderne probant. Le cube prend un relief qui impose à la sculpture le même aspect plat, innocent, qu’une sculpture sur socle. C’est là l’effet inévitable de la métaphore.

Chez Didier Vermeiren, le socle n’étant pas la sculpture et la sculpture n’étant pas le socle, point de métaphore. La signification propre à la sculpture sur socle ne se transporte pas dans (ou sur) la sculpture citant le socle. Il n’y a pas de comparaison possible entre l’équation objet/sculpture qui organise le mode d’apparition et la fonction de la statuaire (à savoir l’illusion) et une forme dégagée de cette image telle qu’elle s’organise et se manifeste avec Sculpture de socle, c’est-à-dire de l’intérieur. Libre à chacun d’en référer au Sosie de Plaute ou de Molière, un sosie peu banal, transformé en objet et restant pour ainsi dire de marbre.

Ce serait une réduction que d’imposer aux sculptures de Didier Vermeiren une hypothétique vocation de socle, neutre et de pure utilité, dont la fonction serait alors de rendre visible on ne sait quoi d’invisible, idéalement absent ? La sculpture chez Didier Vermeiren apparaît et s’organise d’elle-même. Affirmer une apparition et une organisation de la sculpture par elle-même, en connaissance du danger qu’entraîne l’acte même de citer (citation = imitation), affirmer ainsi une forme quasi-exacte au centre d’une telle ambiguïté, n’est pas le moindre des mérites de la démarche apparemment austère de Didier Vermeiren.

Une sculpture qui serait la reproduction moderniste d’un lieu commun artistiquement situé (socle, soubassement, piédestal), aurait, comme en peinture, l’aspect d’un très curieux trompe-l’œil. Lorsque d’aventure on tourne autour, la sculpture de Didier Vermeiren n’apparaît pas comme autre chose que ce par quoi elle s’est donnée et surtout pas, au-delà des apparences, comme une Idée. Il n’y a rien de conceptuel chez cet artiste. Ce n’est pas parce que ses sculptures ne s’organisent pas de l’extérieur, par référence au corps, que Didier Vermeiren n’est pas un sculpteur.

Pour être telle et ne pas se réduire à une métaphore décorative, la sculpture doit déterminer sa propre définition, au sens où l’art minimal chercha dans l’éventail des énoncés visuellement perceptibles l’agencement le plus restreint. Une bonne définition ne s’applique qu’à l’objet défini. Elle comprend la recherche puis l’explicitation de sa condition première, qui est la condition de l’art.

Les sculptures de Didier Vermeiren n’énoncent que ce qui est nécessaire à cette condition, non par goût particulier pour les formes dites simples (qu’est-ce qu’une forme « simple » ?), mais par l’exigence qui consiste à ne pas aller au-delà ni en deçà de ce qui garantit l’énonciation de cette condition que le sculpteur tout compte fait reconnaît comme étant la sienne.

René Denizot a raison de dire de la sculpture qu’elle est, surtout chez Didier Vermeiren, « l’œuvre d’un acte arbitraire ». La sculpture est l’œuvre d’une décision, mieux d’une résolution, fut-elle par des mots inexprimable. La réussite des expositions de Didier Vermeiren relève notamment des phénomènes d’interaction entre les sculptures, comme on a pu parler d’interaction des couleurs.

On a vu à Chagny, comme à Anvers chez Micheline Szwajcer en 1984, la rectitude de la démonstration. Locution sans faille dans les pièces d’un seul tenant : Socle du Musée Rodin, Meudon, supportant Adam, plâtre 1886, Plâtre 1985, ou Une plaque de fer 80 x 80 x 20 cm sur un bloc de polyuréthane 80 x 80 x 20 cm, 1977. Conjonction accomplie dans les pièces où deux figures debout se correspondent : Sculpture 1984, plâtre, miroir, ou Sans titre, 1985, terre cuite, acier inoxydable.

L’événement visuel se singularise aussi bien en tant que tel (d’où une certaine austérité) que comme sa projection ordonnée dans un espace : projection discrète qui ne s’estompe que lorsqu’on franchi la porte du lieu de monstration. Ainsi la durée devient-elle, selon le mot de Mel Bochner,  le « coefficient de la pesanteur ».

Conçue comme phénomène la sculpture n’est ni allégorique, ni même opaque. Elle n’est plus « le lieu commun des correspondances, une confusion de sensations et de symboles », mais purement l’occasion d’une certaine résistance optique. Elle se déclare d’elle-même, s’impose, convainc. Cette déclaration est concrète puisque se saisissant d’une forme connue, elle est la probable réalisation d’une vue « intérieure ».

Solides, les sculptures de Didier Vermeiren n’ont pas la prétention d’envahir une étendue. Elles sont résolues, déterminées. L’artiste, depuis sa première exposition significative à la galerie Delta à Bruxelles en 1974, n’a cessé de dénombrer chacune des inconnues de cette équation qu’est la sculpture.

De quelque côté que l’on regarde, il n’y a rien à ne pas voir. La forme initiale a la même importance que la forme finale. Le point de départ est celui où l’on arrive. Entre les deux, la sculpture est l’effet d’une densité, dont le quotient est l’exactitude, à l’écart des supposées questions de style.

« When you ask what is style, there is no more style » : les sculptures de Didier Vermeiren se donnent comme une tranchante visualisation de cette remarque judicieuse de Judy Tomkins.

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Paru dans Art Press n°102, 1986

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