[De la nature, de l’inconnu]

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« Quelque industrie qu’on emploie pour les conserver, remarque un amateur d’art du XIX° siècle, la forme, l’attitude raide et immobile des sculptures de nos musées, nous dit que les traits de la mort les ont déjà frappées. Ces beautés nous inspirent de l’horreur, tandis que les objets, même laids, sont agréables lorsqu’ils sont à la place où Dieu les a mis. »

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ED

Erik Dietman, Cinema pour corbeaux et laids, 1988
Exposition Nature Inconnue, Nevers, 1988

La sculpture au XX° siècle est peu visible dans nos jardins : là où, selon toute vraisemblance, il conviendrait de la disposer. Quelle que soit sa nature propre, le jardin peut l’accueillir et ce d’autant qu’elle est parfois énoncée comme une réponse acceptable à la séduction naturelle, immédiate, exercée par un lieu.

L’extérieur n’est-il pas pour l’artiste la traduction d’un « intérieur » étendu, où le détail se fait plus conséquent, plus remarquable, donc plus frappant ? N’est-il pas un intervalle privilégié en dehors du monde et cependant présent à celui-ci ?

On dit en matière de sport « jouer à l’extérieur » : l’air et le temps y sont en apparence plus libres, davantage propices à la déduction et à la compréhension. L’expression peut enfin se présenter à découvert, frapper les esprits comme une hyperbole, provoquer des impressions insoupçonnées.

Pour être et pour vivre, une œuvre a parfois besoin d’un lieu d’absence, d’un séjour à l’écart. Le jardin ne figure-t-il pas le dernier espace favorable à une telle configuration ? Entre nos murs, nos rues, nos présences, il s’offre comme la matérialisation possible d’un effet (miraculeux) d’isolement.

PP

Présence Panchounette, Sans titre, 1988
Exposition Nature Inconnue, Nevers, 1988

La nature, fût-elle cultivée, est porteuse d’idées. En vis-à-vis, on peut imaginer que nous sommes aussi, singulièrement les artistes, porteurs de la nature, ou encore d’une volonté de lui adjoindre les images figurées ou abstraites que nous imaginons et que nous appelons des œuvres.

Le jardin est alors une métaphore du musée, mais d’un musée d’où la vie, son spectacle, ne seraient pas bannis : un temple ouvert où le Dieu et sa représentation (la « statue ») seraient présents dans une simultanéité désarmante.

Un portrait conservé dans la maison de celui qu’il figure reste un tableau de famille. Lorsqu’il entre au musée, c’est à la vie que ce tableau devenu œuvre renonce, c’est d’elle qu’il est contraint de se séparer. Il n’existe pas de juste mesure sinon, pour la sculpture, cette oasis inespéré entre nos espaces privés et l’univers clos du musée.

Semi-privé, semi-public, le jardin devient la projection intacte d’un Musée Imaginaire à l’échelle de notre quotidien auquel, après Malraux, nous pouvons encore ou enfin, le temps d’une promenade, nous prendre à rêver.

AM

Annette Messager, Rond de sorcière, 1988
Exposition Nature Inconnue, Nevers, 1988

« Tout le bizarre de l’homme et ce qu’il a en lui de vagabond, d’égaré, remarque avec malice Aragon dans Le paysan de Paris, pourrait sans doute tenir dans ces deux syllabes : jardin ». Les penseurs romantiques du XVIII° siècle affirmaient déjà que « la nature a le goût de la plaisanterie, de l’humour, de l’imagination ».

À ce titre, le jardin conserve l’aura d’un lieu mythique apte à favoriser toutes sortes de rencontres : soit pour les pétrifier, tel l’étrange sourire de l’Hermès de Praxitèle, soit, avec les premières sculptures cubistes, pour les déstabiliser, les abstraire.

Le jardin est un lieu adapté à l’improvisation, c’est-à-dire par excellence à l’inconnu. Ce terme, si l’on veut, est une image qui, pour un artiste, n’est ni une allégorie ni le symbole d’une limite.

Le jardin, espace simple et vivant d’une aventure, restitue aux œuvres leurs probables origines, à savoir ce qui les sépare du monde : un espace pour un temps somme toute absolu et, si l’on veut bien s’efforcer de voir, illimité.

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Paru dans le catalogue de l’exposition Nature Inconnue, Préfecture de la Nièvre, juin-juillet 1988. Textes de : Alain Coulange, Liliane Giraudon, Xavier Douroux, Pascal Pique, Paul Hervé Parsy, Simon Cutts, Eric Colliard, Bernard Marcadé, Philippe Curval, Muriel Lepage. Presse du Réel, 1988

Exposition Nature Inconnue : Jean-Michel Alberola, Yves Brochard/Claude Darras, Bill Culbert, Erik Dietman, Annette Messager, Présence Panchounette, Patrick Saytour. 18 juin-16 juillet 1988. Conception de l’exposition : Alain Coulange, en collaboration avec Xavier Douroux, assistés de Pascal Pique

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