[François Morellet / Ex ungue leonem]

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L’agnosticisme de François Morellet

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À Bertrand Blistène, en souvenir d’un séjour à Cholet, avec Serge Lemoine, pour préparer l’exposition de François au Centre Pompidou

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« On a un peu vite dit que la peinture existait. On croyait au diable au Moyen Age dans un aussi gros pourcentage que l’on croit maintenant à l’esthétique. L’inspiration seule des tribunaux, des sorcières, des critiques d’art et des peintres ne suffit plus. On peut s’abandonner et croire ; je préfère contrôler et peut-être comprendre. »

François Morellet

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[…] Parfois on devrait rappeler certaines évidences et puis s’en aller : ne plus rien dire ou écrire. Rappeler, par exemple, que toutes les questions formelles, esthétiques, persistent lorsqu’on les a abordées, reviennent en des termes semblables dès lors qu’on les a posées.

L’œuvre est l’exercice d’un paradoxe. Elle affirme son existence, sa permanence, sur le mode d’une détermination au premier abord visuelle. En cela, elle nous donne à voir que les questions pourtant ne sont jamais les mêmes : telle réponse peut être jugée satisfaisante seulement parce qu’elle est « exposée ».

Parfois, même le rappel des évidences est superflu. On attend alors de l’œuvre qu’elle nous déconcerte. Tout ce qui n’est pas déconcertant est indifférent. Nous devrions nous en tenir là, soustraire et oublier tout le reste.

La philosophie romantique eut le mérite d’identifier l’art à une éthique et d’élever l’éthique au-dessus de tout. Novalis déclarait : « L’artiste est debout sur l’humanité comme la statue sur son piédestal ». Quant aux modalités de l’entreprise, il précisait : « Il faut mener n’importe quelle affaire artistiquement si l’on veut qu’elle réussisse sûrement et, par rapport à son objet, durablement ». On retiendra moins de Novalis l’idéalisme désuet, quoiqu’une certaine vibration de l’illusion puisse encore émouvoir, que la tonalité du propos, le style à l’emporte-pièce.

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Catalogue François Morellet
Centre Georges Pompidou, 1986

Sur un mode somme toute comparable, François Morellet s’applique depuis trente ans à pousser toujours plus loin non pas un mauvais esprit mais un réel esprit de système. Ce positionnement est tout aussi flagrant dans ces œuvres que dans ses déclarations : « On a un peu vite dit que la peinture existait, ironise-t-il. On croyait au diable au Moyen-âge dans un aussi gros pourcentage que l’on croit maintenant à l’esthétique. L’inspiration seule des tribunaux, des sorcières, des peintres et des critiques d’art ne suffit plus. » Il ajoute, plus gravement : « On peut s’abandonner et croire. Je préfère contrôler et peut-être comprendre. »

Lui demande-t-on d’évaluer les apports voire les acquis de sa recherche ? Il répond avec humour (sarcasme) qu’il n’a pas le sentiment d’avoir trouvé quelque chose. Il avoue avoir sous-estimé ou méconnu certains ancêtres, non des moindres, « van Doesburg, Rodtchenko, Strzeminsky ou Picabia » et accordé peut-être trop de prix à Mondrian et Duchamp. Lui demande-t-on s’il s’est « retourné » au cours de son évolution ? Il nie farouchement. Il ne reconnaît que des constantes : Kandinsky, Matisse, Masson, « [l’] ennuient toujours autant ».

François Morellet est rebelle aux définitions. On l’imagine proche de cette remarque de Rainer Ruthenbeck, dont l’œuvre est formellement éloignée : « J’agis dans un territoire aux contours souples, d’où je peux sortir à chaque instant. » Son œuvre se situe bien dans cette famille dite géométrique et constructiviste dont il est sans doute le mauvais fils. Son individualisme vraisemblablement le perd (ou le sauve). Le préoccupe sans doute, avant tout, la mise à jour de ce qui visuellement, en chaque œuvre, n’advient que pour soi. Ex ungue leonem : d’un trait unique, absolu, individuel.

L’art comme philosophie n’a pas à expliquer la nature, le monde, pas même à s’expliquer. Que dire de cet attrait dans l’œuvre d’une expression inexprimable, inexpressive, comme toute véritable expression ? François Morellet tire, façonne une œuvre (un monde) de rien. Il additionne, soustrait, multiplie. Une œuvre ? Un moment d’arrêt. Une étape. Ce pourrait être la dernière. Comme telle autonome.

L’art, est-ce une affaire de mathématique et de physique ? Simple dans son ensemble, variée et individuelle dans le détail. Quelle ligne tracer, cela peut paraître élémentaire, et dans quel sens ? Recours à un système ? Ce n’est jamais aussi simple. « J’ai pris conscience, témoigne Rilke, que je n’avais cessé de me dire : où aller ? où aller ? » La question comme telle est déjà une avancée.

François Morellet n’a pas souhaité positionner son œuvre dans le débat des classifications qui par à-coups nous occupe. L’absolu des genres lui semble certainement inaccessible et futile. En cela, il est un véritable artiste agnostique. […]

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1985

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Paru dans Catalogue François Morellet, Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou, 1986

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