[D’un trait]

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À Daniel Dezeuze

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Revue Gramma n°6, 1977

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Écrivant, le peintre pose ou repose à sa façon la question d’écrire, ou plutôt il la dépose, mais il n’en dispose pas. La question du mode de rapport à la parole et au langage n’est jamais tout à fait consentante.

Du lieu de sa pratique, le peintre ne peut désigner cette question comme le signifie expressément le linguiste : passage d’une langue parlée à une autre (écrite). Il ne peut non plus la repenser selon un même mode transitionnel : passage d’un espace muet (la peinture) à un espace sonore (l’écriture).

Le paramètre commun n’est probablement pas la lettre mais le trait. Non le trait surcodé de l’idéogramme, dont les graphèmes sont toujours réductibles au système de l’alphabet, ni celui de la syllabe, car si l’écriture syllabique est différente, quant à son mode de division, de la langue parlée, elle ne rend jamais la division indécidable.

Le rapport de l’écrit au dessin est-il seulement inscrit dans l’histoire des représentations graphiques et graphologiques ? Cette frange formelle de la question de la graphie est balisée des résistances qui ont favorisé la fermeture de l’espace pictural et rendu inéluctable son homogénéisation (le dessin comme contour limitant l’objet solide).

Il suffit peut-être de regarder du côté de la réserve étymologique du trait, et en particulier du côté du tractus (traîner, entraîner, tirer, aspirer), pour dénombrer les effets de sens de sa substantivation.

En outre, il serait sans doute utile de mettre ces effets en regard de la question strictement formelle de la graphie (reste à savoir si cette question ainsi posée est isolable) pour mettre à jour les étapes du nouvel espace scripto-graphique qui, depuis Pollock, oblitère en d’autres termes (en termes autres) les codes picturaux dominants.

Comment lire ? Ou plutôt : que lire ? Dans un dessin, c’est le trait qu’il faut lire : il faut lire non plus à la lettre mais au trait, d’un trait, soit tractuellement. Que désigne, dessine le trait ? Que se passe-t-il dans l’entre-deux qui fait se jouer ensemble le designo et le dessin ?

Le dessin, ce n’est pas une science (un savoir), mais une pratique : pour autant qu’il s’autorise du trait, son expression ne se manifeste pas comme un envers du langage codé (la discursivité exclut cette hypothèse), plutôt comme une sortie, une échappatoire : ce qui échappe, ce qui « fait trou ».

Le dessin est du langage en fuite. De ce qu’il y a de la fuite dans le langage, il y a du dessin hors langage. Le trait du dessin échappe, s’échappe, nous sidère en s’échappant. On ne peut le retenir. Son support est en même temps le dessous d’une surface. Le support établit la preuve qu’il peut y avoir du trait. Le trait est en surface la promesse. Tout support est toujours le dessous de la « vérité d’une promesse ».

Le trait, nous sommes dépendants de sa reconnaissance : reconnaissance toujours inféodée à une promesse. Ainsi, ce n’est plus le référent qu’il importe de lire, c’est ce que le trait appelle de vérité dans l’antériorité du sujet qui le produit.

La lecture du trait, la lecture au trait, serait la saisie d’une capacité d’évocation (au sens d’appeler, de faire sortir, de faire venir en appelant), l’inévitable émergence d’un deuil que le trait localise de (dans) cette antériorité.

Le trait délie, dégage et se dégage de ce qui lie. On peut imaginer un cristallin qu’on aurait sectionné pour en (re)présenter la coupe. Un symptôme transparaît (se détache), le plus incident peut-être : l’élément cruciforme, partout présent comme événement constant de partition.

Cet indice maintient ce que le dessin retient, on le suppose, de plus ferme (ou le plus fermement). Le croisement orthogonal de deux axes constitue la matrice cadastrale du dessin, dont on ne sait pas après tout si elle est rigide ou bien souple.

On perçoit que dans un même mouvement, le trait (de l’incision) lie et délie les contraintes formelles de sa structure codée, le carré. Le dessin engloutit le savoir qui le suscite, au fur et à mesure qu’il se (re)produit. L’espace géométrique est mis en pièces.

La dilacération est à l’image de la projection d’un corps morcelé. Ce qui s’inscrit de part et d’autre est comme la trace d’une voix enracinée dans le silence d’un corps. Au flottement du délié correspond celui, symbolique, du relié. On ne sait quoi suit ou tire les fils entrecroisés d’un discours inchoatif.

Comment lire ? devient alors comment suivre ? ou comment tirer ? Ces deux interrogations ne sont pensables que par un frayage, flottant lui aussi, au creux de la permanence gestuelle du trait et de sa transformation.

Ce qui s’indique par le dessin n’est pas seulement en rapport avec les jeux de la récurrence et de la valence. Une part infinitive s’acharne autant à être qu’à s’effacer. L’antériorité fantasmatique qui lie et délie le sujet ne lui est jamais tout à fait réductible. La jouissance reste interdite à qui produit (le dessin) comme à celui qui accède à sa promesse.

Le trait présage. Lire un dessin est suivre le tiré, le tiré du trait, qui vient d’ailleurs (qui d’ailleurs vient). Le trait lie et délie celui qui le produit. Lié et délié ne sont pas éloignés du délit. Le trait faute, au sens où il manque et laisse en arrière des solécismes. Le trait s’établit dans la limite qu’il traverse : il est la traversée autant que la limite, limite que sans cesse il déplace, il dessaisit.

Le trait s’inscrit toujours au-delà d’un savoir et ainsi toujours plus près du corps. À peine tracé, il est déjà hors de la limite, hors limite. Il figure l’entre-deux du savoir et du lieu qu’il désigne. Le présage du trait peut s’entrevoir dans ce qu’il traite et maltraite de la matérialité qu’il supporte et de la question (la mise en question) de cette matérialité.

Écrivant, le peintre repose aussi la question de lisibilité. De cet un (le dessin) à cet autre (l’écrit) une concurrence s’établit. C’est à qui en fera le plus tout en produisant le moins. Le plus de consentement et le moins de sens ? L’émulation culmine dans la puissance d’expulsion de l’un comme de l’autre. Expulsion des velléités spéculaires, archaïques de la représentation, des codes graphiques et graphologiques.

Un même mouvement s’articule dans l’un comme dans l’autre (de l’un à l’autre) : celui d’une perte. Le trait ne s’approprie et ne garde rien. La pérennité du tracé (du dessin, de l’écriture) est toujours improbable et lacunaire. N’est-ce pas l’improbable maintenu qui fait tracer, qui fait écrire ?

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Paru dans revue Gramma n°6, 1977
Revu en mai 2013

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