[Sarkis : l’œuvre est ce qui a lieu]

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SARKIS

Sarkis, Paysage, Cluny, 1994

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Les fondements et l’objet même de l’œuvre dense et protéiforme de Sarkis sont peut-être contenus dans ce mot très ancien, « découvrir », que Novalis relie à « discerner » : « Découvrir une idée — autrement dit, dans le monde extérieur, entre plusieurs sentiments en sentir un, l’en démêler ; entre plusieurs façons de voir, tirer la vision ; entre plusieurs expériences et de nombreux faits, obtenir l’expérience ; entre plusieurs pensées, penser la bonne, choisir, penser l’instrument, penser l’outil de l’Idée : discerner. »

Il s’agit pour Sarkis d’inaugurer ou de réitérer une expérience, de la conduire jusqu’à son terme, toujours différé. On ne peut percevoir ni même concevoir le dessein de cette expérience comme agi par une volonté d’édification (d’une construction solide par exemple). L’économie de l’œuvre s’apparente au dispositif de régulation d’un souffle et à son réceptacle (« Le souffle comme concept esthétique », suggérait Joseph Beuys).

La fugacité de l’expérience conduit loin : près d’une volonté et d’une conscience tenaces en soi : « Plus on va loin, plus le vécu devient singulier, personnel, unique, et l’œuvre d’art est enfin l’expression nécessaire, irrépressible, aussi définitive que possible, de cette singularité. » (Rilke écrivant sur Cézanne)

La conduite obstinée d’une expérience individuelle, spécifique, est pour Sarkis plus qu’une nécessité, un devoir (« Ne plus rien faire d’autre que mon devoir », déclare Peter Handke, lui aussi écrivant sur Cézanne). Devoir de favoriser l’avènement d’un monde tel qu’on le trouve dans la relation à l’art. Devoir de situer, mieux de restituer quelque chose d’absent, qui manque, entre idéalité et individualité.

Sarkis, lorsqu’il investit un espace qu’à tort ou à raison on appelle « d’exposition », constitue et institue un lieu. Il n’ignore rien du premier aphorisme du Tractatus de Wittgenstein : « Le monde est ce qui a lieu. » Il a étudié Gaspar David Friedrich, Philipp Otto Runge et Carl Gustav Carus. Chez ces peintres, inventeurs du paysage romantique, le tableau est un « un lieu qui survient à la peinture et qui, survenu à elle, la porte devant le temps, devant l’époque. » Un lieu, ou encore une mémoire. Mémoire d’une culture natale réinvestie, donc abrégée, fragmentée, pour une part (part décisive) reconstruite.

Un fragment se distingue par une forme contradictoire : tout à la fois mêlée, au sens concret d’unir, de mettre ensemble plusieurs éléments de nature différente de manière a former un tout, et défaite, au sens de détacher, de dénouer. Cette forme antinomique est après tout celle de la plupart des paysages. Elle a l’avantage, même si elle se transforme (sans pour autant que se modifie en elle le principe paradoxal qui la constitue), de traverser le temps.

La manifestation du fragment (sa réitération) peut prendre l’ampleur de l’épopée, ce long poème où le merveilleux s’entrecroise au vrai, la légende à l’histoire, la fiction à la « gravité » du monde, aux deux sens du terme. Chez Sarkis, amateur de musique, le récit, en ce qu’il se répète, revient et s’enlace sur lui-même, tient davantage du récitatif que d’une narration linéaire. Ne peut être véritablement perçu que ce qui « se cherche pour reprendre », selon l’acception latine de « répéter ».

Le ressassement élargit l’espace où l’Idée se déploie, sans perspective logiquement et définitivement définie, par sa propre force de dépassement. Le récit discontinu répond toujours indirectement à l’attrait d’un signe unique que la pensée désigne comme ce qui serait sa parfaite cohérence, mais qui lui-même, de lieu en lieu, échappe à toute spécification : dernier mot (dernier mot d’ordre) découvrant toujours le commencement d’une parole, identique et cependant nouvelle.

Dans la plupart des propositions visuelles de Sarkis s’invente un phénomène de va-et-vient entre absence et présence (si l’on veut passé et présent), émanance d’un événement absent et apparence, parfois énigmatique, de ce qui est perceptible au présent : une lumière qui éclaircit plutôt qu’elle n’éclaire, un son que l’on désire et que l’on n’entend pas, une forme indécise échappée de la dislocation d’un rêve.

Dans cet esprit sont distribuées les pièces constitutives de Paysage, œuvre imaginée pour Cluny (juin 1994). L’architecture médiévale de l’édifice est vivifiée par la présence de l’eau qui circule en permanence dans un chéneau, dont la disposition enserre les piliers monumentaux d’un grand espace. La lumière des ouvertures est métamorphosée par une polychromie élémentaire (bleu, jaune, rouge, vert). Des sièges dessinés par l’artiste et disposés en vis-à-vis de chaque source lumineuse ont été préalablement utilisés pour exécuter des aquarelles épinglées sur chaque dossier.

Dans le droit fil de la pensée de Wittgenstein, ce qui nous est proposé (ce qui a lieu ou existence — das Bestehen — ou subsistance) est un espace ordonné et pluriel comprenant la possibilité d’appréhender pour soi, donc d’apaiser, diverses questions ou causes ou phénomènes. Espace de réflexion et de recueillement propice à la découverte d’une quiétude des sens dont l’idéal dans la philosophie épicurienne a pour nom « ataraxie » (« absence de trouble, tranquillité de l’âme »).

Ce lieu constitue une « proposition » : il autorise l’artiste à faire connaître ses intentions : à les poser, à les offrir, à les soumettre. Il revient à chaque visiteur de s’en saisir et d’en mesurer l’amplitude : « Il n’est pas impossible, suggère le cinéaste Andreï Tarkovski, que ce soient des actes individuels, que personne ne voit ni ne comprend, qui fassent l’harmonie du monde. »

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Mai 1994
Paru dans catalogue Sarkis, Paysage, Écuries Saint-Hugues, Cluny, 11 juin – 11 septembre 1994
Revu en mai 2013

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