[John Armleder : de travers et hors contexte]

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John Armleder est un artiste incapable de la moindre naïveté. Il assume sans état d’âme — avec un certain détachement, un héroïsme élégant et malicieux — la dimension ouvertement formelle de son œuvre.

Tout est chez lui affaire de nuances : un tableau n’est jamais tout à fait ce qu’on pense qu’il pourrait être. À tel moment « il survient », traversant les strates diffuses du savoir et de l’histoire. Son appréhension est inévitablement et invariablement en décalage avec l’idée, les circonstances qui ont présidé à sa réalisation.

John Armleder n’ignore rien des données fondamentales de l’abstraction la plus épurée (Mondrian, Malevitch) comme la plus perverse (lyrisme voire romantisme façon Kandinsky). Il a en outre réalisé ses premières œuvres dans la mouvance des happenings et de Fluxus. Ainsi lui est-il permis d’avoir recours, sans honte, aux signes et symboles élémentaires des programmes de compositions géométriques classiques, mais pour les réintroduire « de travers » et, autant que faire se peut, « hors contexte ».

Est-ce bien raisonnable ? « Mes peintures, affirme-t-il volontiers, n’ont strictement rien de raisonnable : elles échappent à toute intelligence discursive, au pire elles la restreignent au maximum. »

John Armleder jongle intuitivement avec un éventail de références assez large : le concernent aussi bien l’apport des avant-gardes historiques (il l’a montré comme organisateur d’expositions qui ont fait date), leur propagation discontinue à travers les méandres de l’histoire, que la peinture de chevalet.

Ses œuvres toutefois ne sont jamais identifiables à la lueur, parfois trompeuse, de cette multitude de repères : « C’est un trait spécifique de mon travail, qui a très peu à voir avec la construction d’une image pouvant apparaître comme une peinture complète, achevée, faisant sens. Ce n’est qu’une peinture idiote avec des couleurs et des formes. »

Au Musée de Grenoble (juin 1987), dans le voisinage d’une exposition de César Domela, John Armleder a supprimé les meubles années 60 (à l’exception de la Furniture/Sculpture n° 166), pour nous proposer, clin d’œil à son aîné, des « reliefs » réalisés par le menuisier du musée.

Diptyques et triptyques associent de volumineuses boîtes de style postminimal à des peintures monochromes sur toiles ou panneaux perforés. Les couleurs sont celles de tableaux néo-plastiques orthodoxes, rouge et bleu purs, ou reprennent les inqualifiables tonalités pastel déjà utilisées dans des travaux précédents. L’accrochage est simple, pour ne pas dire austère, appuyé sur un principe neutre d’équivalence cher à l’artiste.

John Armleder semble vouloir augmenter toujours davantage le paradoxe qui résulte de la juxtaposition d’une expression impersonnelle (induite par de multiples effets de citation) et d’une touche indéfinissable qui lui serait propre, à l’écart de toute classification : sorte de synthèse incongrue des styles qui définissent et justifient notre concept de « modernité ».

Entre les années 30 et 50, César Domela  est passé des natures mortes de ses débuts à la géométrie, puis à la discipline sévère du néo-plasticisme d’où il s’est écarté en introduisant la diagonale, puis la troisième dimension.

John Armleder a le mérite de ne pas évoluer selon une trajectoire conforme. Il n’accomplit pas vraiment de ruptures. Il se décale puis revient à ses penchants, qu’il abandonne de nouveau.

On ne pouvait garantir un meilleur hommage à Domela, qui affirme (en réponse à la remarque : « Il n’y a pas de malheur dans votre peinture… » !) : « Je crois, selon les idées même du néo-plasticisme, que quand quelque chose est senti et exécuté, c’est bon. »

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Paru dans Art Press, 1987

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