[L’œuvre comme question, la question comme œuvre]

___

giulio paolini-giovane che guarda lorenzo lotto

Giulio Paolini, Giovane che guarda Lorenzo Lotto, 1967

___

Peut-on prétendre appréhender l’une ou l’autre des composantes de la recherche d’un artiste en les identifiant comme entités à part, disjointes ? Une telle départition peut-elle s’exercer à l’endroit d’une entreprise au sein de laquelle certaines propositions procurent l’impression saisissante d’œuvres « en cours de préparation » ? « Toute œuvre, témoigne Giulio Paolini, se présente toujours comme la première, mais sans doute est-ce justement pour cela qu’elle ne l’est pas, et que c’est toujours une image différente d’une pensée identique. »

L’œuvre, au-delà de sa définition esthétique, formelle, technique, c’est-à-dire eu égard à sa condition, est seule : unique, absolue, autonome. L’imaginer, la conceptualiser, lui donner forme ou apparence revient à l’extraire du chaos des choses vues, à lui assurer les conditions d’une destinée solitaire.

Quelle évocation susciter qui traduise, sans la dénaturer, la force de retrait de ces œuvres dont l’ambition est d’inscrire leur autonomie sans pour autant s’isoler du monde ? Quelle vision invoquer, quelle description suggérer à la hâte qui, dans l’instant, fasse advenir ces « choses », dont Kant établit dans sa Critique de la faculté de juger qu’elles sont « faites seulement pour qu’on les regarde » ? Quelle analogie suggérer sinon celle du tableau idéal, virtuel, qui retiendrait durablement eu lui toutes les questions qui fondent, déterminent, et au bout du compte consacrent la « dignité » de l’œuvre ?

Quel sens assigner à cet étrange vocable ? « Œuvre », n’est-ce pas, pour paraphraser Valéry parlant du mythe, le nom de ce qui n’existe et ne subsiste « qu’ayant l’image pour cause » ? Et cela, qui à l’image pour cause, qu’est-ce ? Cela relève d’un imperceptible et d’un inintelligible, à quoi la présence physique de l’œuvre tente de donner forme et de permettre un accès.

Le thème de l’autonomie de l’œuvre n’est pas familier aux philosophes des Lumières : L’Encyclopédie assigne aux Beaux-Arts un devoir d’utilité sociale et l’exercice d’un comportement moral. Ce concept inédit relève d’une conception audacieuse, par extension moderne, de l’œuvre d’art. Il n’émerge véritablement qu’au XIX° siècle grâce à la brèche ouverte par Théophile Gautier, réclamant pour l’artiste « un pur et simple éloignement de la société ».

Après l’échec de la Révolution de 1848, la notion est consacrée, via le Cours de Philosophie de Victor Cousin qui énonce : « L’art n’est pas plus au service de la religion et de la morale qu’au service de l’agréable et de l’utile. » Flaubert l’amplifie, énonçant son rêve d’un « livre sur rien ». Mallarmé traduit ce rêve en principe, substituant à la notion d’utilité de l’œuvre celle de jeu.

Au XX° siècle, tous les mouvements historiques d’avant-garde (le Futurisme, Dada, les Surréalistes) ont réagi et parfois agi contre cette conception de l’art. La dénonciation de l’autonomie de l’œuvre est pensée et pratiquée comme un acte révolutionnaire, une occasion d’agir sur les transformations sociales, de les accélérer.

Avec des moyens certes différents, Marcel Duchamp puis Joseph Beuys ont montré que cette question est plus complexe qu’il y paraît : la combattre parce qu’elle suppose une indépendance de l’artiste vis-à-vis des nécessités morales et des réalités sociales, en somme une dispense condamnable, est aller un peu vite en besogne.

L’œuvre, espace idéal des articulations et des correspondances entre l’art, l’histoire, le langage, est le foyer d’une intense réflexion et d’un travail incessant sur elle-même. L’œuvre est une question. Cette question est objet illimité d’études. La « révélation » de l’œuvre se constitue à partir de son appréhension comme question et de la question comme œuvre.

Cette double perspective élargit et densifie le champ de vision et d’intervention de l’artiste, lui permettant d’interroger les limites de son investigation, de les transcender : « Rien n’est davantage fini, dit encore Paolini, qu’une œuvre qui n’est pas encore commencée, et pourtant, tout, à seule condition d’exister, nous amène à recommencer. »

Approche somme doute dialectique, phénoménologique plutôt, dans la mesure où elle fait place au doute et dispense de toute préconisation assertorique. Le processus qui s’engage relève désormais d’un « approfondissement critique », « sans la mortification de voir l’œuvre achevée », « sans le frein contraignant de la signification ».

___

Paru dans : L’œil indiscret, L’œuvre comme question, la question comme œuvre, L’Harmattan, Collection Esthétiques, 2003

___

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s