[Bertrand Lavier : l’objet peint, c’est-à-dire la peinture]

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Bertrand Lavier, Juvenia, 1992

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J’aime l’idée de Bertrand Lavier selon laquelle « une toile est peinte en blanc parce qu’elle est blanche ». Lorsqu’on s’approche, on constate effectivement que ladite toile est couverte ou plutôt recouverte de blanc. On observe le relief, le trajet du pinceau, bref et rapide en apparence. Pour peu ce tracé évoquerait le trait cursif d’une écriture.

On apprécie l’expression, le rendu (ce qui dans l’œuvre est vigoureusement exprimé). Quelque chose dans l’ordre de ce que Judd désigne comme une « prééminence de la pensée ». On s’attarde sur l’exécution : froide, appliquée, un rien tatillonne. On ne peut diagnostiquer la présence d’un monochrome. Tout au plus le « style monochrome » affleure-t-il, au titre de ce que Yve-Alain Bois nomme avec raffinement le « feuilleté référentiel ».

Bertrand Lavier caractérise ainsi sa situation : « Je fais des expositions. Je ne suis pas un producteur d’images. Je n’ai pas d’atelier ». Il n’évoque pas l’œuvre mais l’exposition, ne se satisfait pas de la gestion d’une image emblématique, ne dispose pas d’un lieu de production conventionnel, l’atelier.

Serions-nous si éloignés de l’urgence que désignait Maurice Merleau-Ponty : « l’urgence qu’il y a dans l’occupation de peindre » ? Urgence n’appartient sans doute pas au vocabulaire de Bertrand Lavier. Occupation, par contre, est un terme qu’il pourrait revendiquer.

Dans son acception classique, la peinture n’a-t-elle pas pour vocation de fixer : images, sentiments, ce que l’on veut ? Fixer exige une manière (touche), une méthode (plus ou moins logique), en bref un métier. Bertrand Lavier reconnaît que « les bons artistes ont toujours possédé un métier excellent ». Chez lui cependant, ce savoir-faire ne passe pas par l’habileté du coup de pinceau ou de ciseau.

Pour être convaincu de l’efficacité de cette attitude singulière, il convient d’examiner de près les détails et arguments « faussement classiques » de certaines de ses peintures, les modes de présentation choisis pour chaque exposition.

Delacroix certifie que l’objectif du peintre est de trouver le ton, « le vrai ton, celui qui constitue la valeur qui compte dans l’objet et le fait exister ». Chez Bertrand Lavier, lorsque la peinture recouvre un objet, la finalité est sensiblement la même. Que manifeste la peinture ? Elle « fait venir » l’objet, le distingue, le propulse en avant. N’est-ce pas là tout l’art du peintre ? Bertrand Lavier est un vrai peintre : l’acte de peindre est constitutif de son art.

Bertrand Lavier fait-il peser sur notre situation contemporaine une incertitude, un doute majeur ? On peut bien sûr reparler de « fin de la peinture » ou d’absence. Cesser de faire de la peinture ou de « faire la peinture » comme le dit Niele Toroni, ne changerait rien. Les œuvres de Bertrand Lavier interrogent l’unité des concepts et des pratiques qui fondent ce qu’on appelle la peinture, la sculpture, l’art en général.

Lorsqu’il peint tel objet, une portière de voiture par exemple, il précise :
« Il faut qu’on puisse bien voir l’objet qui est peint en dessous ». Traduction possible : il faut qu’on puisse voir les concepts en dessous et tout ce qu’engage la décision même de peindre quoi que ce soit.

Évidemment, lorsque Bertrand Lavier peint (peindre, n’est-ce pas
« représenter d’une manière vive et imagée » ?) « la peinture » s’en empare. Mais puisqu’il peint sans aucune ingénuité, quelle importance ?

Bertrand Lavier revendique l’identité de peintre « au sens générique du terme ». Il y a de la peinture chez Bertrand Lavier et il y a de l’ironie. On pourra même juger qu’il y a ironie a désigner ses œuvres sous le label
« peinture », fût-ce au sens catégoriel du terme.

La peinture ne fait pas dans le détail. Elle recouvre entièrement les
« objets peints », n’ignorant aucune rugosité : comme si elle (la peinture) connaissait tout de lui (l’objet). Ici un Miroir, là une Sculpture moderne présentée sur son socle. La désignation n’est jamais aléatoire. Ces œuvres sont explicitement dénommées « peinture ». Peinture, tel est leur titre.

Ne convient-il pas d’identifier ces objets » pour de ce qu’ils sont ou deviennent ? Les observant, que perçoit-on, sinon de la peinture ? Dire que ce sont des « peintures » revient à prendre pour argent comptant la désignation proposée par l’artiste lui-même.

Appréhender l’œuvre est appréhender une globalité qui n’est rien d’autre, mais rien de moins, que l’addition de ce qui est vu et lu ou entendu. Après tout cette globalité n’est pas si pauvre puisque l’objet utilitaire recouvert ne perd pas sa fonctionnalité : la peinture, si elle modifie fondamentalement la perception visuelle de l’objet et son statut, ne change en rien sa vocation d’origine. L’œuvre est le fait de l’application d’une main qui sait ce que c’est que peindre.

De même, l’existence des œuvres de Bertrand Lavier n’est pas conditionnée par la seule logique du ready made. Un objet peint, un Landscape, un Relief-peinture, une sculpture constituée de deux objets l’un sur l’autre : toutes ces pièces ont ceci de singulier et de paradoxal qu’elles sont comme des tableaux très connus.

Leur sujet, au sens du sujet du tableau, est banal. Leur genre ne l’est pas moins. Rien n’est le fruit du hasard. La peinture n’est pas livrée à elle-même, ne coule pas dans tous les sens. Le pinceau ne perd jamais sa capacité d’exactitude, de contrôle formel. Pas « d’accident pictural ».

« La vérité commence à partir du moment où l’on prend deux objets différents, où l’on pose leur rapport… » (Marcel Proust, à propos de l’œuvre de Vermeer). On peut considérer l’objet tel quel, produit de l’industrie ou de la technologie, et l’objet transformé par la peinture. L’objet peint, c’est-à-dire « la peinture », toute la peinture, une part du moins bien suffisante.

Un objet peint et un objet non-peint, deux objets l’un sur l’autre et deux objets côte à côte n’ont rien de comparable : le système pertinent des comparaisons dans la tradition de l’analyse descriptive est de fait court-circuité, et le court-circuit, on s’en rend compte, est l’un des ressorts caractéristiques de la démarche de Bertrand Lavier.

On ne court-circuite pas n’importe quoi, n’importe comment, sauf à produire de véritables catastrophes. Le court-circuit est une forme de mainmise sur l’objet qui le fait apparaître comme œuvre : modalité certes fragile mais dont l’avènement ne produirait rien de moins qu’un changement de vision.

Là existait un objet sans grâce, qu’on ne regardait plus : soudain on perçoit une œuvre. Elle a gardé la forme et la taille de l’objet initial : elle est donc immédiatement discernable. Pourtant en elle l’objet a
« disparu ».

Les œuvres de Bertrand Lavier sont le produit d’un équilibre entre empirisme et rationalité. « Un vieux pichet n’a rien d’artistique, écrivait Ernst Bloch, mais pour mériter ce nom, une œuvre d’art devrait lui ressembler et ce serait déjà beaucoup. » Bertrand Lavier prend les
« humbles objets » pour ce qu’ils sont et comme ils viennent.

Il faut, précise Bloch, qu’interviennent un allégement et en même temps une limite, une transformation de la forme utile dans l’esprit machiniste, qu’apparaissent, débarrassées d’apprêts et d’un luxe désuet, une diversité et une abondance libérées, purement expressives. » Allégés et poussés vers une limite, ainsi sont traités objet et sujet de l’œuvre dans chaque proposition visuelle de Bertrand Lavier.

Disposer deux couleurs identiques de marques différentes sur un mur, installer un réfrigérateur sur un coffre-fort, relève sans doute de
« l’erreur ». Bertrand Lavier pèche contre la peinture et contre l’art. Il y a là attitude et mise en forme. « Quand les formes deviennent formes » (expression consacrée par Pierre Restany dans son livre Les Objets-plus) : tel est le mot d’ordre nécessaire à inscrire désormais au fronton de l’œuvre singulière de Bertrand Lavier.

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Paru dans : L’œil indiscret, L’œuvre comme question, la question comme œuvre, L’Harmattan, Collection Esthétiques, 2003

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