[Niele Toroni : à chacun sa méthode !]

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Specific Object

Niele Toroni : Catalogue raisonnable, 1967-1987, 20 ans d’empreintes

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L’art de Niele Toroni prend appui sur une méthode. Méthode dont on peut dire, sous le signe de Descartes, qu’il la propose comme une « fable » en laquelle « parmi quelques exemples qu’on pourra imiter on en trouvera aussi plusieurs autres qu’on aura raison de ne pas suivre ». Méthode qui peut être « utile à quelques-uns sans être nuisible à personne ». Délimitation stricte des modalités de déplacement et du chemin sans équivoque que l’artiste a suivi. Descartes énonce, par une métaphore qui nous rapproche du sujet : « représenter ma vie comme en un tableau afin que chacun puisse en juger ».

En conformité avec ses préalables méthodiques, l’art de Niele Toroni s’offre à notre jugement. On peut en considérer les modulations, les variations. À chacun sa méthode ! Celle de Niele Toroni assure la continuité de ce qu’il fait, qui est à voir : d’œuvre en œuvre ou de situation en situation apparemment la même chose ; sauf que, s’agissant de peinture, c’est-à-dire de matière, l’imposition (ce que le support subit) a des effets parfois imprévisibles. Continuité qui, comme telle, en montre et en dit assez. Il faut voir ou à défaut imaginer le pinceau n°50 apposer une à une les empreintes. Cela permet de concevoir et de comprendre cette continuité davantage qu’à considérer les empreintes toutes faites.

Une méthode est d’autant plus efficiente qu’elle est suivie. D’abord il faut la concevoir, la choisir peut-être parmi d’autres, et s’y tenir. On suppose, tant la méthode de Niele Toroni est clairement définie, qu’il la vérifie (la redécouvre) chaque fois que l’occasion lui est donnée de l’appliquer. Au minimum trois conditions s’imposent : 1) Suivre en toute rigueur les lois qu’on s’est fixées. 2) Être toujours plus ferme et plus résolu dans leur application. 3) Ne changer en rien d’attitude quels que soient l’amplitude des commentaires et des opinions successives.

La manifestation de l’empreinte comme conflit et tension d’elle-même traverse toutes les « crises » qu’il faut bien que les pratiques artistiques génèrent pour que l’art puisse être appréhendé comme histoire, que des générations de spécialistes s’appliqueront à décrypter. La méthode de Niele Toroni pose et simultanément résout la question, dès lors subsidiaire, des moyens : de ce minimum réputé indispensable, nécessaire quoique insuffisant, pour peindre.

De Bernard Buffet à Robert Ryman, la démarche du peintre suppose, avant même de peindre quoi que ce soit, le choix d’un format, d’un support, un type de pinceau, une tonalité de couleur, etc. L’avantage de Toroni tient à ceci que toutes ces opérations sont soit comprises dans la méthode soit par elle rendues caduques. Ainsi le propos souvent cité du même Ryman (« Le problème n’est jamais de savoir quoi peindre mais comment… ») se trouve contrarié.

La méthode de Toroni fait un sort au comment. Sa préoccupation est résolument celle du quoi peindre. Son souci (relatif) est de trouver un support d’application adéquat, un environnement de préférence adapté, bref une demande nécessitant un certain type de réponse ; « relatif », car on ne détecte jamais chez cet artiste le moindre empressement. La méthode n’exige rien d’autre que les conditions de son application, mais au demeurant elle les exige.

Il n’existe pas de circonstances qui aient contraint Toroni à la dénaturer : « Ce travail peut être le fait de n’importe qui appliquant systématiquement (intervalle 30 cm) un pinceau n° 50 sur la surface donnée. Dans ce cas seront visibles des empreintes de pinceau n° 50 répétées à intervalles réguliers (30 cm), travail de X.» Preuve, si nécessaire, du caractère
« immédiat », « invariable » et « immuable » de la méthode : qui que ce soit peut en éprouver la conformité.

Il faut en convenir : la méthode est redoutable. D’autant que « ce travail (empreintes de pinceau n° 50 répétées à intervalles réguliers de 30 cm) n’est ni l’art ni son contraire. » Le peintre a la sagesse de qualifier son activité d’un terme neutre : il s’agit d’un « travail », plus précisément d’un « travail/ peinture », dont la fonction est d’être « visible » (« visible » : susceptible d’être vu ou, plus familièrement, disposé à recevoir des visites). Une empreinte ne montre ni ne dissimule. Littéralement elle est à voir, comme ce qui arrive ou se produit.

N’est répété que ce qui peut l’être. La répétition n’est pas une redite, plutôt une réplique, mieux une répartie. Avec un unique « travail/peinture » on n’est jamais quitte. Empreintes, « travail/peinture » s’affirment « en tant que tels ». L’œuvre n’est pas seulement visible ou non visible : elle a la qualité de ce qui convient au moment présent. Elle donc est actuelle. Une empreinte réitérée actualise la peinture : le « travail/peinture » en devient une actualisation possible, quels que soient l’époque, la circonstance.

D’aucuns pourront estimer qu’un « travail/peinture » fait pâle figure avec sa très pauvre, sa très minimale invention. Une aussi pauvre découverte peut au premier abord engendrer une déception, la déception étant souvent la première épreuve que nous imposent les plus grande œuvres.

On peut tout aussi bien, à partir de la déclaration bien connue
d’Yves Klein : « Un peintre doit peindre un seul tableau, lui-même constamment », considérer que la grandeur de cette pratique tient à ceci qu’elle limite le geste du peintre à une seule et même intervention méthodique dont la justesse du modèle qui l’identifie désormais ne cesse de nous captiver.

De L’Annonciation de Fra Angelico, Georges Didi-Huberman ne retient pas les personnages de la composition (Marie, l’Ange Gabriel), mais le blanc qui se diffuse un peu partout dans l’espace. Entre les empreintes de Niele Toroni, il y a une manière de témoignage d’un ineffable et d’un infigurable, exactement comme chez Fra Angelico.

Mieux vaut ne rien saisir et se laisser saisir, dessaisir de son savoir et de tout savoir sur l’œuvre. Notre savoir, n’est-ce pas ce que nous voyons en sachant le nommer ? Qualifier le non-peint par l’adjectif « blanc » est ne désigner à peu près rien. Dire « empreinte » pour ce qui est peint revient à identifier quelque chose de simple et d’irréfutable, en d’autres termes (mais disposons-nous d’autres termes ?) à désigner la partie peinte sans la nommer. Circonstance inédite qui ne donne rien à saisir, plutôt à être saisi. Révélation d’une ouverture, presque d’une effraction du visible et dans le visible, ou mise en symptôme de l’ordre du visible et au-delà de lui.

L’empreinte chez Toroni ne constitue ni un thème (sinon, cela a été souligné, au sens musical), ni un concept, ni même l’ingrédient d’une histoire. Il s’agit plutôt d’une matrice (énigmatique, virtuelle) enfermant l’événement dont elle est le signal. Elle ne « parle » pas (de cet événement) : elle est une bouche close sur l’intensité de la peinture.

L’œuvre de Niele Toroni est désarmante de simplicité. Ou bien, agacé, l’amateur tourne le dos ou bien, pris de court, il cède aux charmes d’un dispositif visuel comparable à l’effet-piège des entrelacs de l’iconographie romane. Il découvre alors le climat particulier de l’œuvre : « C’est une peinture bien calme, note Rudi Fuchs, chose remarquable de nos jours, elle est calme comme un large fleuve. »

On doit se garder d’une interprétation mécaniste de la répétition, du moins de son sens : « Répéter indéfiniment (une forme quelconque) ne m’intéresse pas du tout », affirme Toroni. Peindre une empreinte, au sens physique, n’est certainement pas la répéter, se répéter. « Moi-même, dit-il encore, je ne sais jamais à l’avance ce que sera la réalité du peint ». Sa seule certitude est qu’il devra s’arrêter un jour lorsque, avoue-t-il à regret, « je ne pourrai plus tenir un pinceau ».

Toroni peint et ses empreintes son la conséquence d’un acte élémentaire, nécessaire et suffisant, pour que de la peinture et rien d’autre soit donnée à voir. Les « gouttes », comme on a pu l’écrire à propos de Cézanne, ne « pleuvent pas » du pinceau du peintre… L’empreinte est l’espace où se termine un mouvement, que ce mouvement par sa justesse délimite. Il n’y a point d’orage, sinon parfois quelque rage, au sens pongien de « la rage de l’expression ».

Les empreintes s’inscrivent une à une au point d’impact des lignes sécantes qu’a pris soin de délimiter au préalable le compas. Le processus décrit dans la méthode (inchangé, inchangeable) sert de canevas, pour ne pas dire de modèle, au processus du regard. Logique d’un « faire pictural » suggérant une éthique et un plaisir de voir. Peinture insistante, peinture d’insistance, présente et cependant discrète dans l’aveu de son évidence aveuglante.

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Paru pour une part dans : Niele Toroni : Catalogue raisonnable, 1967-1987, 20 ans d’empreintes, Villa Arson, Nice, Musée de peinture et de sculpture, Grenoble, 1987, et d’autre part dans : Peut-être, Bertrand Lavier, Niele Toroni, Les Presses du Réel, Musée d’art moderne, Saint-Étienne, 1994

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