[Une erreur de tournage ? (André S. Labarthe)]

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Tous les déchets, tous les cadavres, toutes lors ordures de la nature lui rappellent la laideur et la beauté de la mort, cette mort non plus réelle qu’une absence, qui ne tient à la vie que pas son énigme et le signe du destin qui dépasse les ruines. Bernard Réquichot, Faustus

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André S. Labarthe et son chat

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Je n’ai arpenté qu’une fois la périphérie de Barcelone et je n’ai jamais rencontré de chat écrasé par un camion. Je ne suis pas critique de cinéma, moins encore cinéaste. Pour autant, qu’un animal écrasé puisse, comme l’observe André S. Labarthe, « ressembler à une photographie » ne me laisse pas indifférent.

La bête laminée est mutante. Son corp s’est mué en objet. L’objet ressemble à une photographie, mais ce n’en est pas une. Ce n’est pas non plus un tableau peint de façon qu’il aurait l’air d’une photographie. Exposé aux aléas du temps, l’instantané de l’objet (« instant tanné » écrit malicieusement Labarthe) n’a plus de traits communs avec quelqu’un ou quelque chose. L’animal écrasé ressemble à lui-même, à son image égalisée. C’est dire qu’il ne ressemble à rien. Il est absent. Absent de lui-même. Absent à lui-même. Ou en défaut.

L’absence est une incarnation de la non-ressemblance. La non-ressemblance s’incarne dans une photographie. Conscience d’un objet fictionnel, l’image de l’animal/objet a pris la forme, plutôt informe, d’une représentation privée de toute incarnation spatiale. L’écrasement d’un corps traduit l’écrasement d’un espace. Hors de son espace, l’animal est arrêté comme en un mouvement. Collé à son immobilité. Collé à lui-même. C’est une « magne chose », selon l’expression de Bernard Réquichot : « La magne chose du moindre rien ». Un objet à la jonction. Une objet en jonction. Une épissure. Pathétiquement entrelacé à lui-même.

L’animal mort est vide, ou vidé si l’on préfère. Que voir en lui sinon une disparition, une désaffection ? Probablement a-t-il été victime d’une absence coupable (une « ténébreuse inattention » dit encore Réquichot). C’est ce qui a fixé son sort comme objet. L’inattention hante le mouvement. Le mouvement hante le changement. Lorsque la forme change, l’instantané paraît.

Le cliché est constitué, précise Labarthe, « de deux photographies qui auraient été tirées dos à dos sur le même support et représenteraient le recto et le verso d’un même objet ». Recto et verso d’un même fantôme. L’objet et la photographie de l’objet ne rendent pas compte de la circonstance. Comment en effet saisir la distraction et la surprise ? Ils figurent ce « trou dans le récit », ce plan absent ou vacant qui ne saurait être reconstitué puisqu’il est « l’irreprésentable même ».

L’image du chat écrasé est à la lettre une apparence. « Que puis-je dire d’un être quelconque, écrivait Nietzsche, qui ne revienne à énoncer les attributs de son apparence ? » « L’apparence pour moi, poursuivait-il, c’est la réalité agissante et vivante d’elle-même qui, de sa façon de s’ironiser, va me faire sentir qu’il n’y a là qu’apparence, feu follet et danse des elfes, et rien de plus. »

Il est logique qu’André S. Labarthe ait (instantanément ?) imaginé une séquence de film dont il précise avoir « conservé la maquette ». En cela, il donne ou rend raison à Serge Daney qui affirmait que le cinéma n’a pas « rapport au réel, au monde ou au vécu ». Le cinéma a « d’abord et avant tout » rapport au visuel. Et le visuel « est déjà quelque chose d’autre », avec ses lois, ses effets, ses exigences ».

Le chat, au moment du face-à-face, a-t-il été victime d’une déficience visuelle ? N’a-t-il pas vu, donc pas pris, conscience du danger ? Terrible enchaînement : de la défaillance de la vue à l’étourdissement funeste de la bévue. Ce sont au fond deux modes distincts de visibilité, dont le deuxième est incontrôlable. À moins que la séquence ait été réellement filmée ? L’animal intrépide aurait alors été victime d’une erreur de tournage, ou d’un tournage incertain qui aurait mal tourné…

26 janvier 2010

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Première parution dans : Photos Nouvelles n° 62, mars – avril 2010 (carte blanche à André S. Labarthe & Anne-Lise Broyer)

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