[Abruption]

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« Ce que je souhaite par-dessus tout ? Le mouvement libre. Un mouvement qui se déroule dans la pensée et dans le sensible. Un mouvement qui invente son chemin, en prenant les mots et le fin détail des images pour indices. Un mouvement composé, entre le besoin de me rapprocher de certaines figures et le désir d’aller plus loin, peut-être même d’obliquer à de nouveaux carrefours. » Jean Starobinski

I

L’appartement est grand. Je me tiens pourtant dans la cuisine, comme sur une île. Elle a presque la taille de ton studio. C’est uniquement là, ces jours-ci, que je travaille. « L’écriture, dit Roland Barthes, est ce jeu par lequel je me retourne tant bien que mal dans un espace étroit… » Que faire de l’espace, de tout l’espace de tous ces espaces ? En disposer est agréable. Plus agréable encore est la vacance : la décision, si c’en est une, de laisser vacant ce qui entoure. L’espace, dit explicitement le dictionnaire, est cette « étendue indéfinie comprenant tous les objets ». Est-ce parce qu’il comprend tous les objets (tous mes objets) que je n’y séjourne pas ? En même temps, les objets comprennent l’espace.

Je découvre que le mot « espace » est aussi un nom féminin qui désigne le blanc séparant deux mots. Je l’ignorais. J’essaie d’imaginer dans quelle étendue tu séjournes. Ton espace à toi c’est le paysage. J’ai observé le blanc dans ton carnet. Celui qui sépare tes images et tes dessins comme des fragments. Ton carnet est le cadre qui les assemble et les relie. C’est, en quelque sorte, l’index. « Faire l’index de ces petits morceaux » dit encore, si bien, Roland Barthes. Je pourrais te parler longtemps de l’espace. Longtemps et longuement. L’espace sans bordures. L’espace comme un débordement. Je ne sais quoi de cet ordre m’est apparu lorsque je suis venu te voir. Soudain l’espace et le temps se sont ouverts. Le lendemain, j’étais peu loquace, sans doute à cause de cette sensation ou sidération, si le mot n’est pas trop fort.

Pascal Quignard évoque, dans Vie secrète, ce moment où l’on éprouve « la saisie de l’autre ». Curieuse expression, « la saisie de l’autre ». Je l’ai été (« saisi ») lorsque tu m’a parlé de ma colère (au sujet de cet épisode ancien de ma vie). Je t’ai dit : « Tu as raison. » Je ne pouvais rien dire d’autre. Quignard écrit aussi : « Les hommes sont des animaux malades d’un oubli insuffisant. » J’approuve. J’ai saisi ce qui t’a saisi. Ainsi je me suis dessaisi. « Saisir », « dessaisir », ces mots me plaisent.

Qu’es-tu allé capturer (saisir) dans cette île ? J’ai pensé à ceci, revenant mentalement vers ton travail : tracer une limite dont il ne reste rien, sinon la rémanence d’un découpage. N’est-ce pas cela une photographie ? Ce n’est pas vrai qu’on ne puisse changer ses habitudes, ses attitudes. Je suis résolu. D’où me vient cette résolution ? Mon rêve serait de me détacher. Détacher est un geste de peintre, non ? En peinture, on détache un trait, une ombre. En anglais : « to untie », détacher, délier, par exemple ses cheveux (tu le fais souvent). « To untie somebody » : détacher quelqu’un. «To free something from » : libérer quelque chose de. Peut-on dire (tu dois savoir, toi) : « to free himself from » ? Autrement dit : écarter, séparer, éloigner, espacer — « s’espacer ». Est-il envisageable de s’espacer (soi-même) ? À savoir : créer en soi des espaces, de l’espace. Tu vois, j’y reviens.

L’espace illimité hors et autour de nous est limité en nous, du moins en moi. L’espace est en moi comme la littérature dans son rapport au texte. La littérature, dit à peu près Barthes, représente un monde fini, alors que le texte figure les potentialités (l’infini) du langage. Tu as mis de l’espace entre ta photographie et ton dessin. Tu les as détachés l’un de l’autre. Cette différenciation (distinction) me touche, tu vois. Mais je ne sais dire pourquoi. Tu les as mis l’un et l’autre (relativement) en danger. Tu aimes ou pas ce danger ? Je ne sais pas.

Dans toute œuvre d’art apparaît quelque chose que l’on voit et qui n’existe pas ailleurs, autrement. Quelque chose d’un genre unique. Quelque chose comme isolé, caché dans ce qu’on voit. C’est ce qui trouble. C’est cela le trouble : l’énigme, l’attente d’une révélation. Le regard essaie de dépouiller ce qu’il voit (c’est son utopie). Mais ce qu’il voit se voile. Dans quelle langue sont-elles écrite tes images ? Et tes dessins ? Tes dessins sont des réserves de formes. Ces formes attendent leur sens. Les images, est-ce que tu les prends ou est-ce que tu les trouves ? En littérature, lorsqu’on ne trouve pas un livre que l’on cherche, on en écrit un. Mieux : lorsqu’on ne trouve pas un livre que l’on cherche, on l’écrit.

J’ai pensé également à ceci, à partir d’un propos de Robbe-Grillet (celui de l’époque heureuse des Gommes, du Voyeur, de La Jalousie) : si le monde est vraiment si complexe, ce qu’il faut ce n’est pas fuir cette complexité, mais la retrouver. Une incertitude s’attache aux images (peut-être une anomalie, une sorte d’écart par rapport à la norme). Et pourtant une image nous retient parce qu’elle est une exception. Au cœur de la complexité (de son flottement), elle est une certitude. Par elle, un fragment de la complexité est saisi, au demeurant sauvé. Et par elle s’exprime une sorte de durée, à la mesure où elle retient et prolonge le flottement de la complexité. L’image est, au fond, durative. Ainsi dit-on à l’imparfait : « La pluie tombait ». Forme verbale qui exprime l’action (de tomber) dans sa durée. La complexité est là, épaisse. Sans aucun flou. Seulement de la clarté. J’ai aimé la clarté dans ce que tu m’as montré.

II

Réveil 3 h 30. J’aime ce temps gagné sur la nuit. C’est un temps d’une extrême qualité. On voit des fantômes. Des « hallucination vraies » (Taine) Je vois des fondus enchaînés. Je suis un fondu enchaîné (sorte de). Et toi tu dors, j’espère.

Reste cette question du temps (des temps) dans l’image. « La caractéristique essentielle de l’image est sa présence. Alors que la littérature dispose de toute une gamme de temps grammaticaux, qui permet de situer les événements les uns par rapport aux autres, on peut dire que sur l’image les verbes sont toujours au présent. » (Robbe-Grillet cité par Gérard Genette). Sans doute cette observation peut-elle s’appliquer à l’image cinématographique, mais pour ce qui concerne l’image photographique, ce n’est pas si sûr.

Tes images ne sont pas des souvenirs, mais des régions lointaines. Très loin au bout des yeux. Tu ne cesses de les scruter. Tu rends compte de cet effort (de tes yeux notamment) par les dessins. C’est pour cela, je crois, que tes dessins sont irréels. Irréels, mais réfléchis. Ou réfléchissants, au sens où se reflètent en eux tes images. Ce sont des visions réfléchies. Elles se ressemblent (dans leur différence). S’appellent (en silence). S’étalent (horizontalement).

Une image et un dessin, disposés d’une manière appropriée (subtile) dans l’espace du carnet, sont en complicité, mais n’ont pas le même sens. Ils sont en bonne intelligence. Ils ont l’intelligence de leur complicité. Ils laissent voir et entendre l’acuité de cette complicité. C’est leur chance. C’est cette chance qui m’apparaît. J’ai vu dans tes dessins et dans tes images les marques d’une passion. Une passion particulière. J’ai vu une lenteur, mais violente. La passion ouvre à la répétition, à la présence obsédante de l’objet aimé (désiré). Il y a dans ton carnet la recherche d’un accord. Il y a la volonté d’une articulation. Il y a aussi le blanc qui suspend sinon brise le « récit » (l’interrompt, le prolonge). À la mesure où je les observais, il me semblait qu’images et dessins s’observaient eux-mêmes.

J’ai retrouvé les passage de Flaubert auquel je pensais tournant les pages : « Souvent, à propos de n’importe quoi, d’une goutte d’eau, d’une coquille, d’un cheveu, tu t’es arrêtée immobile, la prunelle fixe, le cœur ouvert. » […] L’objet que tu contemplais semblait empiéter sur toi, à la mesure où tu t’inclinais vers lui, et des liens s’établissaient ; vous vous seriez l’un contre l’autre, vous vous touchiez par des adhérences subtiles, innombrables… vous vous pénétriez à profondeur égale, et un courant subtil passait de toi dans la matière, tannique la vie des éléments te gagnait lentement, comme une sève qui monte ; un degré de plus et tu devenais nature, ou bien la nature devait toi. »

Lorsqu’on regarde, on a parfois la sensation d’être englouti (par ce qu’on regarde). Sensation de se souvenir, mais de choses que l’on a jamais vues. C’est ce qui étonne. C’est cela, sans doute, l’étonnement. Je m’absorbe dans ton carnet que je n’ai plus sous les yeux. Les tiens non plus d’ailleurs. Je m’absorbe interminablement. Le langage de ton carnet a instauré un silence, accentué par ton départ. Mais je ne cesse de voir. Je n’ai pas été victime d’une hallucination. Lorsqu’on est saisi, et même sidéré, il n’est pas incongru de se demander que faire ?

Ponge suggère, non sans malice : « Il ne s’agit pas tant de formuler des opinions ni même des goûts, mais de formuler n’importe quoi selon nous-même… » Le projet (formuler n’importe quoi selon soi-même) est stimulant. L’idée de se décaler également. « C’est en nous ôtant de là, écrit encore Ponge, en refroidissant l’atmosphère par notre éloignement, notre retrait (autant que possible), que nous pouvons donner à chaque objet sa cohésion vitale (fonctionnante). » Nous savons, avec Kafka, que « le regard ne s’empare pas des images, ce sont elles plutôt qui s’emparent du regard ». Devons-nous nécessairement parcourir le monde ? N’est-il pas plus judicieux (audacieux) de laisser le monde venir à nous ?

III

Je viens de lire d’un trait, avec exaltation, le Journal de deuil de Roland Barthes. Une connexion s’est immédiatement établie en moi avec ce que tu as appelé, d’un mot d’une précision désarmante, ma « colère ». La mise en relation de ces deux événements interroge la manière dont j’ai vécu le départ de C. J’ai vécu le départ de C., je m’en rends compte à présent, comme un deuil. « Je m’en rends compte » est une expression trop faible. « J’en prends conscience » serait plus approprié. Je veux dire : j’ai soudain la révélation de l’ampleur irrationnelle de mon désarroi.

Le Journal de deuil est sans ambiguïté. Barthes l’écrit parce qu’il vient de perdre l’être qui lui était le plus cher (sa mère). Il y a deuil parce qu’il y a disparition de l’être aimé (disparition définitive). Je n’ai vécu pour ma part qu’une « séparation ». La différence, pour le moins, est de taille. J’ai connu un abandon que j’ai vécu avec excès, une forme d’excès qui me semblait non maîtrisable. J’ai vu, sans doute à tort, dans ce départ un désaveu, une injustice.

Tout est parfaitement dit du deuil dans le Journal de Barthes. Tout ce qui est dit est légitime. Je suis particulièrement interpellé par la note du 30 novembre : « Ne pas dire deuil. C’est trop psychanalytique. Je ne suis pas en deuil. J’ai du chagrin. » Me touche aussi cette sensation : « … quelque chose d’atone s’installe en vous… » En moi le chagrin et l’atonalité ont disparu. Les rencontres que j’ai vécues avec des êtres étrangers à cette négativité (c’est ainsi que je te perçois) ont emporté très loin mes larmes. Tu vois, j’ai classé (expédié à mal façon) le problème supposé du départ de C. Je lui ai trouvé une place : hors de ma vue, de ma portée.

J’étais épouvanté par l’idée de conserver en moi quelque chose de brisé, quelque chose de ce bruit (intempestif) de l’objet qui se rompt. J’ai pensé au mot « abruption », peu utilisé dans le langage courant puisqu’il s’agit d’un terme de rhétorique. « Abruption » désigne dans un dialogue l’action de supprimer une ou plusieurs transitions. Cette manière de procéder laisse des espaces vides. Mais ce n’est pas le vide (la vacance) qui me retient, ni la vacarme de la suppression. Ce qui me retient, c’est que la suppression (des transitions) provoque une accélération (du style). Le rythme devient ou redevient plus vivant, plus animé. Besoin d’un rythme, si possible accéléré, pour penser — pour vivre.

Le départ de C. m’avait (abusivement) plongé dans l’immobilité. J’étais dubitatif, comme interdit. J’ai levé cette interdiction, et toute interdiction. Restait certes la colère. Mais l’à-propos de ta question est venu magiquement l’alléger. Cette colère, il suffisait sans doute de la désigner. Il suffisait de la dire. J’ai pu, grâce à toi, la penser (donc l’exprimer). Je trouverai plus tard les mots pour t’en remercier.

IV

Je poursuis. Je prolonge mon choix de mots et mes agencements. Ce n’est pas indifférent le matin de se concentrer sur des agencements. Est-ce que tu entends ? Puis : Qu’est-ce que tu entends ? Ce sont les questions qui surviennent en moi à ces instants. Les mots, je les ouvre et, en quelque sorte, je te les donne à voir. Je te donne à voir leur étendue. Comme si avec eux nous étions convenus d’un voyage. La seule vue d’un palmier peur entraîner le regard vers des pays lointains.

L’hypothèse que tu me soumettais hier soir — partir, aller ailleurs, loin — est, d’un mot ancien, épatante (et troublante). Flaubert : « Ils arrivaient un soir, dans un village de pêcheurs, où des filets bruns séchaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C’est là qu’ils s’arrêtaient pour vivre : ils habiteraient une maison basse à toit plat, ombragé d’un palmier, au fond d’un golfe, au bord de la mer. Ils se promèneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac… »

Tout tient à la façon dont on dessine, si et lorsqu’on les dessine, les limites de l’espace et du temps. Audace de l’intuition, de l’action sans préméditation, de la fantaisie. La fantaisie d’agir à sa guise (« guise » : manière, façon, goût, sans retenue). L’altitude où l’on situe les mots. Ponge encore : « J’ai toujours préféré aux clochers les tours carrées, les maisons à tuiles rondes ; et presque, aux statues, leurs socles ; et presque, aux feuillages (voire aux fleurs et aux fruits), les troncs d’arbre ; et peut-être encore les buches ; et peut-être encore les cendres (la braise d’abord, puis les cendres) ; et peut-être encore le vent qui les disperse. Mais le vent ne peut rien contre les socles, contre les inscriptions funéraires ; contre les strophes impersonnelles inscrites dans la pierre. Je préfère donc cela ; et les galets dans la mer et sur les plages, etc. » Approuves-tu audace et fantaisie ? Je veux croire que tu entends lorsque j’écris.

V

Ce matin résonne en moi cette note de Rilke : « Le beau est le commencement du terrible. » En contrepoint, au détour d’une lettre à Lou, le même Rilke évoque « l’innocence d’un paysage ». Tes nouvelles images, reçues hier, sont explicites. Je veux dire qu’en elles les paysages ne sont pas égarés ou flottants. Ils n’expriment pas l’espace (une pensée de l’espace). Ils le signifient (en sont le signe).

C’est plus difficile, sinon impossible, avec des mots. Si je dis « voile », c’est pour dire « voile ». Si je veux dire « navire », je dois écrire « navire ». Je peux toujours écrire : « Je voulais dire que… » Autant l’écrire, si cela se peut. Les mots sont toujours sous la menace de la duplicité du langage. Les paysages, lorsqu’on les photographie, sont en usage libre. Tes photographies ne représentent pas des images (de paysage). Elles ne sont pas des figures de quelque chose d’absent. Leur qualité est qu’en elles le paysage est présent.

L’imagination a trop de part dans l’écriture. Tes photographies ne me rappellent pas le souvenir d’un paysage que je n’ai pas vu. Elles me donnent à voir son « innocence » immédiate, instantanément accessible à mes yeux. On dirait que la présence de la mer amplifie la faculté de voir. La consonance des deux mots anglais (sea et see) est d’ailleurs amusante.

Ce matin, j’ai regardé tes paysage d’Écosse comme un tableau de Füssli (qui ne serait pas un cauchemar). J’ai vu la dormeuse et son rêve. Tout est montré ou rendu visible. Mais qui rêve ? La scène du tableau de Füssli n’est qu’un théâtre. Füssli indiquait d’ailleurs : « La nature me dérange toujours », « La nature m’étreint » (She always puts me out). La scène dans tes photographies est un espace du monde, avec ses échappées, ses masses d’ombre, ses lumières intermittentes. Les rêves d’envol peuvent y prendre essor. « Il y a des œuvres où nous voyons qu’un rêve s’est déposé », dit impeccablement Starobinski. C’est ce que j’ai vu (cru voir) ce matin.

VI

Je ne sais si nous avons, hier soir, étendu et noté les mêmes mots. Au moment où tu me parlais, compte tenu de ce que j’entendais, j’ai imaginé ce constat : tout ce qui nous arrive participe d’une seule et même préoccupation ; Deleuze aurait dit : d’un seul et même agencement. Autrement dit, un seul et même sujet probablement nous occupe, auquel se ramifient tous les autres. « Tout compte », disait Robert Ryman au sujet du tableau. Je ne sais si c’est vrai, mais j’aime le croire.

Ce qui nous est arrivé a un rapport, je crois, avec la subjugation. Jefferson Davis, héros malheureux de la Guerre de Sécession, affirmait : « Vous n’avez pas d’autre alternative que la victoire ou la subjugation. » Peut-être est-ce cela (quelque chose de ce genre ou de cet ordre) qui nous a saisi. Un enchantement. On dit que quelque chose arrive ou disparaît comme par enchantement. Cela exprime qu’un événement a eu lieu avec une promptitude et une facilité à quoi on ne s’attendait pas. « Si ton œil est simple, ai-je lu par ailleurs, alors ton corps est dans la lumière. » Ce qui sidère est ce qu’on perd de vue (de la vue) et devient invisible. Voilà ce que je sens et, paradoxe ou pas, que je vois. Me diras-tu, toi, ce que tu sens et ce que tu vois ?

VII

Je reviens vers ta lettre. Je ne te cache pas (d’ailleurs je n’ai rien à te dissimuler) que ce courrier m’a fait plaisir. Tes mots (leur clarté, leur consistance) m’ont touché. Je pense pouvoir te l’écrire ainsi, tel quel, sans alourdir. Ta question initiale (« Comment le dire ? ») est en effet la question. Tu confirmes qu’il y a « embarras » (autrement dit : gêne, difficulté, obstacle). Tu précises que ce qui te semble créer ou générer cet embarras, c’est l’unilatéralité de notre correspondance. Notre correspondance l’est certes quelque peu (unilatérale), mais notre échange ne l’est pas. « Je ne parviens pas à répondre… », poursuis-tu. La question, ou l’enjeu (sinon le jeu), est-ce de « répondre » ?

Pourquoi serions-nous contraints de répondre à propos, à tout propos — sur-le-champ ? Sais-tu que le mot (« répondre ») s’emploie au sujet de l’état de la graine de vers à soie, lorsque les premiers vers commencent à paraître ? On dit : « Cette graine répond. » Plus sérieusement : répondre à quoi ? Mieux : de quoi ? Nous ne répondons de rien, sinon de nous-même, de ce que nous sommes, individuellement, différentiellement.

Tu dis encore : « … peut-être qu’il faut être plus patiente ». Osons cette banalité : la patience est souvent et souverainement impatiente. J’aime l’expression « brûler d’impatience ». « Brulée d’impatience, sa patience est infinie. » (Maurice Blanchot) La pudeur n’est jamais « idiote ». D’autant, précises-tu avec justesse, que « le sentiment est la chose la plus compliquée ». Pourquoi craindre, non cette complication (je ne pense pas qu’il s’agisse de cela), mais cette complexité ?

Bachelard parle d’un « idéal de complexité », qui consiste à « rendre le merveilleux intelligible sans le détruire ». C’est ce qu’il nous revient de faire, non ? Il ne peut y avoir, ou alors l’échange perdrait beaucoup de son intérêt, une position de maîtrise en vis-à-vis d’une position d’immaturité. De quel côté est (serait) la maîtrise ? De quel côté l’immaturité ? Ce qui me fait t’écrire, ce n’est pas la maîtrise, au demeurant très relative, ni la connaissance dont je dispose ou suis censé disposer. Peut-être est-il plus pratique de le dire en anglais : « feeling » ?

Bien sûr que « le sentiment est la chose la plus compliquée ». J’espère, écrivant cela (écrivant cela de cette manière), ne pas accentuer l’embarras. Je n’en ai pas le désir. Ou plutôt j’ai, d’un autre mot que tu emplois, le désir d’une parfait — si cela existe — fluidité. Et j’entends, tout aussi parfaitement, ces mots : « Il y a une peur, celle d’être envahie ». Mon sentiment (je devrais écrire : mon « sentiment » avec des guillemets) n’a pas pour objet d’envahir. Il existe. Je fais seulement — et, je l’espère, sobrement — état de son existence.

Je n’avais pas particulièrement le désir de te parler de C. Ce n’est pas (ou plus) C. qui m’intéresse. Ce qui m’intéresse ce sont les situations ou nous nous trouvons. C’est, par exemple, comment (dans quelles circonstances) nous entrons dans une situation. Comment (dans quelles circonstances) nous en sortons. Comment on « s’en sort ». Je n’ai pas non plus « besoin / envie / volonté d’être entendu ». J’ai plutôt besoin / envie / volonté qu’on s’entende, à tous les sens du terme. Mon intuition est que ce fut le cas. Que c’est de cela dont il fut question entre nous.

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Mars 2009 — revu en janvier 2014
Première parution : Abruption, ENd éditions, 2010

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