[Entretien avec Bernard Joubert : œuvres 1980-1982]

1980-21x10cm-acrylique sur ruban de toile-3

Bernard Joubert, Acrylique sur ruban de toile, 1980

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Dans un entretien de 1998 [1], tu évoques le clivage relatif à la réception de ton travail dans les années 70, tantôt perçu comme trop « minimaliste et conceptuel » par les « peintres » ou trop « peinture » par les « tenants de la pureté minimaliste et conceptuelle ». Quel regard portes-tu aujourd’hui sur cette distinction et sur cette période ?

Le minimalisme et l’art conceptuel ont été pour moi importants, mais j’ai appréhendé ces moments comme un début, non comme une fin. Cet intérêt était peu partagé par la plupart des peintres français à cette période ; les artistes qui s’y intéressaient avaient souvent établi des dogmes intangibles pour leur propre travail, qui correspondaient souvent à une critique de la notion d’œuvre, ce qui ne recoupait pas ce que je souhaitais faire. La fréquentation déjà assidue de la peinture ancienne m’amenait à considérer la peinture comme au moins aussi riche, conceptuellement, que l’art conceptuel, tout en n’étant pas que cela : elle déborde tout ce que l’on peut en dire.

Comment le ruban est-il arrivé dans ton travail ? Cet objet sert habituellement à nouer. Ce n’est pas l’utilisation que tu en as faite. Tu l’as délibérément étendu, déployé. Etait-ce pour toi une forme juste ou juste une forme ?

Comme souvent, les raisons pratiques étaient aussi importantes que les raisons théoriques. Désireux de confronter la peinture et le réel, après avoir peint des lignes sur les bords de toiles libres, j’ai supprimé la toile pour ne garder que les lignes. Les rubans accrochés directement sur les murs délimitaient des formes ouvertes. Deux lignes parallèles en haut et en bas suffisaient à créer visuellement un carré de deux mètres par deux. J’ai photographié ce carré sur toutes sortes de murs dans les rues de Strasbourg en 1974. Les rubans de coton que j’ai utilisés pendant cette période pouvaient être peints, ré-accrochables, et de tailles différentes. Par exemple, deux carrés de 1,5 cm de côté, placés l’un en face de l’autre sur deux murs opposés, formaient une ligne virtuelle, exposée aux musées de Saint-Etienne et de Grenoble en 1975 et 1976. Il y eut aussi un rectangle formé par deux rubans de 50 mètres de long que je n’ai, hélas, jamais pu présenter ! Ce n’était pas le dessin des rubans qui avait du sens mais la forme globale à laquelle ils participaient. Le mur sur lequel ils étaient posés faisait partie intégrante de l’œuvre.

Tu revendiquais à cette époque la perspective d’accrocher tes rubans sur n’importe quel mur. Tu étais lié à André Cadere qui, lui, n’en utilisait aucun. Quel fut l’impact de vos échanges sur ton travail et sur ta manière de le présenter ?

La possibilité que ces travaux soient accrochables et déplaçables, comme un tableau sur des murs différents, était pour moi primordiale. Ces murs pouvaient se situer chez des particuliers, dans des galeries, des institutions, mais aussi à Paris, New-York, Venise, Bruxelles… L’œuvre, cette forme ouverte intégrant le mur, était à la fois la même et une autre. L’ambiguïté de ce qu’il y avait à voir était essentielle. Le travail de Cadere était, lui, très distinct, même si pour certaines expositions il accrochait ses bâtons au mur et les donnait alors à voir en tant que tels. Lorsque j’ai commencé ma série des rubans en 1973, je ne connaissais ni Cadere ni son travail. Nous sommes ensuite devenus très amis, particulièrement lorsque je suis revenu à Paris en 1976. Nous étions chacun très intéressés par le travail de l’autre, mais je ne crois pas qu’il y ait eu influence, si ce n’est que cet intérêt réciproque nous a peut-être chacun conforté dans ce que nous faisions. Nous avions un projet d’exposition en commun, mais il est mort avant que cela puisse se réaliser.

Tes œuvres des années 1980-82 ont été peu ou pas exposées. Elles sont l’objet de l’exposition que nous présentons. Quelle importance revêt pour toi le fait de les exhumer aujourd’hui ?

Le terme « exhumer » pourrait faire peur ! Mais il est vrai que les travaux de 1982, jamais exposés, étaient particulièrement dans l’oubli, y compris de moi-même. Depuis que je les ai sortis pour te les montrer il y a quelques mois, j’en garde accrochés dans mon atelier et je vis bien avec ! Ces pièces de 1980-1982 ne sont pas pour moi des œuvres de transition qui permettraient seulement de comprendre un passage. Elles correspondent à un moment significatif, entre une perte et un gain, au cours duquel l’expansion de la couleur va modifier tout ce qui suivra. Le fait que cette expansion soit aujourd’hui visible m’intéresse beaucoup.

Tu affirmes que ton travail a évolué « sans ruptures ». Peux-tu expliciter comment s’est exprimée cette continuité ?

Cette évolution s’est souvent effectuée à rebours de ce qui pouvait être attendu. Ce fut le cas à ce moment-là, ce qui explique aussi pourquoi ces œuvres n’ont pas été exposées. Pour revenir à la continuité dont tu parles, je travaille depuis de nombreuses années sur des photographies anciennes ou des gravures. Je pose des touches de couleur sur ces supports ; celles que l’on peut voir sur les rubans des années 1980, se superposant et se répondant dans le plan, en étaient les prémices. Actuellement, leur répartition est anticipée sans que je sache où elles seront réalisées ; elles pourraient l’être sur un tout autre support. C’est visuellement très différent de la période des rubans, mais au fond très proche. Cela sollicite la même interrogation sur ce qui est à voir, sur le lieu de la peinture.

[1] Entretien avec Tristan Trémeau, in catalogue Tableaux, la peinture n’est pas un genre, Musées de Morlaix, Bourg-en-Bresse, Tourcoing, 1999

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Exposition Bernard Joubert, œuvres 1980-1982, Galerie Alain Coulange, du 3 mars au 4 avril 2015.

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