[Entretien avec Hugo Schüwer Boss]

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Hugo Schüwer Boss, Studio, Besançon

Je reviens sur un aspect de notre entretien précédent (A Day in a Life, L’Agart, Amilly, 2012). « Il y a une différence capitale, me disais-tu, entre réunir de bons tableaux et faire une bonne exposition. » Compte tenu de l’espace de la nouvelle galerie et de bien d’autres considérations je suppose, comment envisages-tu ton exposition de septembre ?

L’espace de la galerie est particulier. Les deux murs en vis-à-vis d’égale dimension ont tendance à confronter, à opposer, plutôt qu’à réunir. L’objectif est pour moi de penser l’exposition comme un tout, dans une sorte de jeu de miroir. Dorian est plus un intitulé donné à un temps de travail que le titre d’une série à part entière : un ensemble de tableaux réalisés à partir de l’automne 2014 au printemps 2015 ; un long hiver en somme… Evidemment, ce titre renvoie au roman d’Oscar Wilde, mais aussi aux Doriens et, par extension, à l’ordre dorique dont la particularité est le dépouillement et la robustesse, une sorte d’ornement rigide. Les formats des tableaux sont assez grands, compte tenu de l’espace. Leur composition, leur facture peuvent faire penser à des Polaroids à la surface desquelles l’image photographique n’est pas encore apparue, ou encore à des portraits ovales dont les personnages auraient disparu. J’aime l’idée très simple que l’abstraction ne serait pas un monde sans images, plutôt un moment avant ou après leur apparition…

Tu indiquais également : « Je pense agir par désir et non par devoir… ». Qu’est-ce qui déclenche ton envie de peindre ? Le désir de voir ? De voir ton tableau ?

Le désir de peindre, d’expérimenter, de voir des tableaux ensemble, de faire des expositions… seul ou avec d’autres artistes : de voir les tableaux continuer d’advenir, de se transformer au contact d’un lieu et au contact d’autres œuvres ; dans l’exposition, les pièces continuent de se révéler, d’apparaitre.

À cette autre question : « Une expérience spirituelle est-elle indispensable pour peindre ? », tu répondais : « J’espère que cette expérience spirituelle, s’il y en a une, peut davantage se révéler en regardant le tableau plutôt que dans sa réalisation… » Dans un texte qu’il te consacre, Paul Bernard affirme : « l’abstraction recèle encore bien des mystères, et (…) malgré les apparences, elle demeure plus mystique que rationaliste ». Reprends-tu à ton compte cette déclaration ? (exposition Espace Bikini, Lyon, 2013)

Je crois surtout que mes peintures ont besoin de ceux qui les regardent. Ce sont des surfaces plus ou moins lisses (de moins en moins), plus ou moins homogènes (de moins en moins), qui ressemblent à l’idée que je me fais d’un tableau. Enfant, je me souviens de visites dans des musées où j’essayais de voir à travers le reflet l’image contenue dans de grands tableaux sombres, à la surface vernie tellement réfléchissante que le contenu ne m’était pas accessible. Je regardais le tableau… pour ce qu’il est ! J’aime dire que ma peinture est analogique à l’ère du tout numérique et que ses surfaces contiennent plus qu’elles ne reflètent. Elles sont des stimuli, de la matière vivante. Cela me semble aussi mystique que rationaliste.

Peut-on dire qu’avec des œuvres comme que Dorian, Favicon, Sybille — dont les bords sont très accentués, très manifestes — « la question de savoir où s’arrête le tableau » est résolue, si tant est qu’une telle question puisse l’être ?

Je ne sais pas si mes peintures doivent ou peuvent répondre à une telle question. Cependant, la limite, le bord du tableau sont effectivement très importants dans cette série et dans mon travail en général. Dans la peinture Sybille, la ligne jaune peinte à main levée désigne une sorte de limite de l’image comme une mise en abîme du cadre. Il y aurait donc une hiérarchie entre le tableau comme objet et la surface peinte, celle sur laquelle l’image latente pourrait apparaître…

Dans l’ensemble que tu présentes, il me semble que le rapport de ton travail de peintre à la photographie, au cinéma — le tableau comme « image qui n’est pas encore développée » — s’est ou s’est davantage accentué. Peux-tu développer cet aspect ?

Je dirais plutôt « le tableau comme lieu d’apparition potentiel de l’image ». Cette idée s’est peut être accentuée. La série de peinture de Polaroïd que j’ai réalisé à partir de 2006 contenait déjà cette notion mais d’une manière sans doute plus littérale. Récemment, le petit tableau Self Erasing (2014) a été montré dans une ancienne bâtisse bretonne, dans une grande salle relativement sombre uniquement éclairée par un néon fatigué. J’ai alors pris conscience de cette relation à la photographie primitive, au développement. Ma peinture se produit toujours de cette manière : quelque chose semble se dessiner, se produire dans une suite plus ou moins ordonnée de manipulations, de réactions chimiques…

Tu suggères qu’un « motif » emprunté à la réalité (« tous les moyens sont bons pour faire une peinture »), à force d’être répété ou reproduit, finit, inévitablement, par ressembler à tel tableau emblématique de l’histoire (de  la peinture abstraite particulièrement). Est-ce en cela ou pour cela que de tableau en tableau la peinture devient plus « silencieuse » et plus « secrète » ?

Ces deux ou trois dernières années, mon travail s’est émancipé de ces questions d’emprunt au réel, en tout cas en ce qui concerne la composition. Je crois que j’ai effectué une boucle, un retour sur moi même et à mes toutes premières peintures, à des événements plus lents, plus processuels. Ces questions (de manipulation de signes, de référents artistiques) se sont estompés ; celle de l’image de la peinture abstraite ne m’empêche pas de dormir. J’ai perdu toute efficacité, tout pragmatisme. J’ai donc forcément progressé !

___

Exposition Hugo Schüwer Boss, Dorian, Galerie Alain Coulange, du 2 septembre au 3 octobre 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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