[Tilman / Une œuvre ouverte]

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L’œuvre Reflektorium de Tilman peut être appréhendée dans sa matérialité de construction de type pavillon comme aussi bien eu égard à la vocation qui la caractérise : elle est explicitement « dédiée à la réflexion et à la contemplation collective et individuelle ». Il s’agit manifestement d’une sculpture et d’une architecture (une « architecture d’espace », au sens où l’entendait Rudolf Schindler). Comment d’une part appréhender cette forme spécifique (atypique pour le moins) ? Comment d’autre part la raccorder à une histoire (des formes en particulier) ? Catherine Macchi de Vilhena nous livre un précieux indice : « Tilman glisse avec détachement sur l’ombre portée du modernisme dessinant des figures libres, supposément abstraites mais toujours réinventées ». « Libre », « abstraite », « réinventée » sont les qualificatifs qu’on applique généralement aux Events, ces performances que constituent les spectateurs, initialement nées d’une combinaison inédite des chorégraphies de Cunningham, des compositions aléatoires de Cage et des projections de tableaux de Rauschenberg. C’est dire que Reflektorium n’est pas statique : l’œuvre se présente telle une locution dynamique, spacialisée, un dessin à la fois découvert et inventé, qui serait dépourvu de raisons d’exister et s’assumerait pleinement comme tel. Si l’on suit le cheminement de la réflexion de Tilman[1], l’artiste n’invente pas mais découvre : il « enregistre » et « intègre » ses « trouvailles ». Considérons la recommandation qu’il propose au spectateur : « L’acte même de voir et de percevoir est une approche constructive d’une lecture intellectuelle et physique d’un monde personnel, qui digère les données subjectives et objectives de la matière et évoque la linéarité de langages apparemment opposés. Nous pénétrons dans un monde de possibilités, d’angles, d’ouvertures, d’espaces, de sensualités et d’intimités ; des traces de pensée mémorisée viennent à la surface, décodant le concret des choses. » Reflektorium se présente tel un manifeste condensé de cette quête. Ce n’est pas le moindre de ses mérites. Des variations de lumière sont introduites sur un plan dressé avec des moyens qui ne sont pas a priori ceux de la peinture ; elles introduisent différents volumes (et des différences de volume). Sur une surface lisse au premier abord sont inscrites des parties saillantes (convexes) et des parties creuses (concaves) qui génèrent une « forme-lumière » modulée et colorée. Toutes les parties sont visibles ; elles ne sont donc pas à imaginer. Ce sont des séquences lumineuses variées (et variables) en intensité et en tonalité. Il s’agit bien d’un espace et non d’un objet, un espace nu et dégagé dans l’esprit d’un marae de Nouvelle-Zélande[2], un espace de représentation devenu espace de vie. Reflektorium n’étant pas un objet, n’a pas de fonction. L’œuvre a par contre un usage (au sens où un usage permet de satisfaire un besoin). On n’emploiera pas à son sujet le mot « forme » plutôt celui de « form » qui, en architecture, exprime un principe formel. Un principe formel est par définition principe de la forme. Le principe de la forme n’est autre que la pensée de son usage, c’est-à-dire ses propriétés (quasi son utilité) culturelles, sociales, politiques. Reflektorium n’est pas un lieu privé mais public à habiter, un lieu à vivre (où vivre) ; vivre certes biologiquement mais aussi socialement, c’est-à-dire en rapport avec une culture, une ou plusieurs langues, une mémoire, l’action de se projeter, de concevoir des projets. Lieu exposé et lieu qui expose ; lieu qui invite potentiellement le regardeur à une multiplicité d’expériences singulières, perceptives en autres. Reflektorium fonctionne comme un diagramme. Un diagramme est une représentation simplifiée et structurée de concepts, d’idées, de constructions, de relations, de différents aspects des activités humaines. Un diagramme permet de décrire des phénomènes, de mettre en évidence des corrélations entre certains facteurs ou de représenter des parties d’un ensemble. Un diagramme permet de clarifier, d’expliciter ce qui tient aux relations entre les personnes. Il exprime un parcours dynamique, une évolution, la suite des variations d’un même phénomène, une multiplicité de points de vue. Reflektorium invite à un voyage, un « voyage au bout de la nuit », c’est-à-dire « dans l’incertitude » précise Tilman[3]. On pourrait dire aussi : dans l’indétermination. La forme est ouverte. Ce qui n’est pas déterminé n’a pas de limite. Ce qui n’a pas de limite peut se transformer ou être transformé. Cette configuration physique et mentale permet « de s’accorder du temps pour penser, se concentrer et méditer… » Une œuvre ouverte ne peut jamais être réduite à une seule signification ou interprétation. Il revient à chaque regardeur d’inventer la sienne.

Janvier 2016

[1] Lost and found, 2007

[2] Dans les cultures polynésiennes précédant la colonisation, un marae est un lieu sacré qui servait aux activités sociales, religieuses et politiques.

[3] Une vidéo projetée invite à prendre conscience des évènements dramatiques concernant les réfugiés ; l’artiste questionne notre responsabilité et la manière dont nous sommes exposés à ces faits par l’intermédiaire des médias.

 

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