[Comment j’ai achevé ce livre]

Pour finir.
Pour ne pas finir.
Trouver un coin. Un endroit isolé. Un renforcement à l’écart.

Montrer enfin quelque chose.
Sans savoir.
Sans savoir quoi exactement.
D’une certaine manière se montrer.

De ce livre, dire ce que je sais.
Peu de choses.
Dire que je ne doute pas.
Je ne doute pas de sa fragilité.
Dire au lecteur, quoi qu’il arrive, ce que lui même sait. Ce dont il a peur, peut-être.

Quand et pourquoi.
Pour quelles raisons.
Comment.
Comment j’ai achevé ce livre.

J’ai achevé ce livre avant.
Avant qu’il ne m’achève.
Je l’ai achevé, cela devrait suffire.

Je garde l’émotion de cette perte.
Irréparable.
Image accablante d’une séparation, et de toutes les séparations.
Image d’un corps en dehors.
Hors de ce livre.
Hors de soi.
Se regardant ainsi du dehors.
Ne pouvant rien dire, rien faire.
Ne pouvant rien.

Je ne sais pas ce que j’ai écrit.
N’est-ce pas que nous ne savons pas ?
Les mots nous appellent.
Nous ne demandons rien.
Ils nous appellent.

J’ai écrit ce livre vers quelqu’un.
Je ne sais pas vers qui.
Je t’ai appelé. Je voulais tout te dire.
Le plus de mots possible d’un tout dont je n’ai aucune représentation. Dans le souvenir de ces paroles secrètes que se disent parfois les enfants, lorsqu’ils se font la promesse (ils ne savent jamais pourquoi) de tout se dire.

J’ai regardé quelqu’un fixement.
J’ai regardé quelqu’un à travers des lettres.
Reçues ou pas.
Écrites ou pas.
À écrire plus tard.
Que je n’écrirai pas.

Je n’ai aucune raison de tout dire.
Aucun livre ne permet d’aller au-delà de ces mots : tout dire. Aucun mot.
Cela d’ailleurs n’a pas d’importance.
Ce qui reste et ce qui importe est le sentiment de n’avoir pas été très loin de pouvoir écrire, soudain, avec une sorte de facilité dont l’usage quotidien des mots cruellement nous prive.

*

Par ces mots, d’autres mots, toujours les mêmes, je ne rétablis rien. J’aggrave une situation perdue. Un état pitoyable de déroute. Une impossibilité.
Impossibilité où je me suis trouvé, où je me trouve, de donner à ce livre un autre visage : une conformité qui le mette à l’abri des malentendus, des malveillances, de l’équivoque.

À ne regarder dans ce livre que le noir (l’insolence du noir qui de partout le ronge) on pourra affirmer, comme à propos d’un être défait, qu’il n’a pas de figure.
Je sais cela. Et j’entends déjà la sentence. Les bruits feutrés de l’exécution. Toutes les voix appliquées à traduire jusqu’à l’horreur la rumeur du désastre.

Me retiennent les doigts qui s’obstinent à masquer, à rendre vaines et dérisoires nos larmes à chaque mot.
Me retient la pente naturelle de ce théâtre : l’allée centrale entre les gradins, et le trou noir au bout. Ce silence qui nous contraint, à la mesure où nous croyons écrire aux autres et pour les autres, à n’écrire en définitive que pour soi et vers soi.
Me retient et m’accable la légèreté du spectateur : de ce spectateur intraitable que ne tarde jamais à devenir le lecteur, et dont le mérite à chaque représentation est de garantir ce constat :
Il existe quelque chose
de pire encore que l’écriture,
c’est la lecture
.

*

Je n’avais pas écrit pour en arriver là, mais c’est bien là que ce livre m’a laissé. C’est bien là qu’il me laisse.
C’est bien là, devrais-je dire, que je me laisse.
___

Courlon, Paris, Sisteron, Marseille, Sens
Avril 1979 – Septembre 1980
___

Paru dans : La mort toute, récit, Textes-Flammarion, 1982

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