[Les spectres par exemple]

On m’a demandé, imaginez ma stupeur, comment je « mets en forme » ? Mes « grilles » ? Mes « trucs » ? Mes « postures » ? On m’a demandé de dire quelques mots de « ma » rhétorique. Si je ne savais pas d’où viennent ces questions (d’un être cher, d’un ami), j’aurais tout lieu de croire qu’il s’agit d’une plaisanterie.

L’écriture. J’ai toujours envie de parler d’autre chose. Ou de rien. Et pourtant, au fur et à mesure qu’elle s’éloigne (les mots ne me visitent ou rarement), n’y aurait-il pas avantage à se souvenir d’elle ?

Le mot rhétorique me désespère, ou encore me fait pleurer (de rire). Me fascine depuis toujours le sentiment qu’il existe presque en nous des gestes que nous n’apprenons pas. Ne plus écrire. Ne plus écrire non par rétention. Par abandon. Ne plus écrire comme on ne regarde plus. Il n’y aurait plus rien à voir. Ou alors, j’ai déjà vu. Que gagnerais-je à regarder encore ?

La rhétorique me toucherait s’il était possible (plausible) qu’elle s’applique ou concerne des formes qui n’existent pas. Les spectres par exemple. Les spectres dans les maisons qu’on habitait. Les rêves qu’on n’habitera plus. Qu’on nous a pris. Spectre que devient celui qui, à un point inouï de précisions, sait tout de ce qui fut et revient, ne veut rien savoir de ce qui arrive.

Ce n’est pas ma voix dans ces livres. C’est une voix que j’ai prise pour la mienne. De la voix que j’ai prise, il ne reste rien que des livres. C’est-à-dire rien. « Rien » ne désigne pas précisément un livre, mais le reste par quoi une voix peut être dite détruite. Le livre détruisant la voix n’a aucune raison d’être à son tour détruit. Ou s’il l’est, ça n’a plus aucune importance.

Voir et dire. Dire ce que l’on voit. Ce n’est jamais aussi simple. Il faudrait voir pour dire. Avoir le désir de voir. Le désir de dire. Le désir de quelque chose. N’importe quoi.

Dedans les mots, c’est toujours la nuit noire. Que dire (de plus) du noir ? Laisser le noir écrire. Laisser le noir. Il en sort parfois quelques mots.

Je vois à tel point que j’écris. À tel point que ce que j’écris n’a rien à voir avec ce que je vois. Après l’écriture (comme à la sortie d’un tunnel), la vue, quelque chose comme la vue, revient. Instant toujours précédé d’un vacillement entre la nuit et la nuit.

La « raison de plus » est que je n’ai pas regardé les objets. Je ne comprends rien aux objets. J’ai essayé de regarder des corps. De les entendre. Je n’ai pas écrit pour ne pas perdre deux fois : ce que je vois et ce que j’écris.

Je vous ai regardé et je vous regarde. Vous ne savez pas que je vous vois. Vous ne la saurez jamais. Vous ne me regardez pas. Je vois un linge sur votre tête. Un linge, oui. Mais pas seulement. Je vois je ne sais quoi de malicieux dans votre regard. j’ai honte de vous regarder ainsi. Je fixe vos yeux qui somme toute regardent.

Je ne soutiens pas votre regard.

Mai 1984

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Avant-propos de Une raison de plus d’aller en enfer, Textes/Flammarion, 1985

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