[Le tableau du grand-père]

Ce tableau de mon grand-père maternel ne m’appartient pas. Je n’en possède (c’est beaucoup dire) qu’une reproduction noir & blanc. Je me trouve privé ; privé de ce que cette peinture désigne (Le Parc Borély à Marseille) et de ce qu’elle est : une texture, une matière, des détails, des couleurs, mille choses encore. Ce tableau me manque, me fait défaut, de ce défaut qui est mauvais dans la nature des choses, qui toutefois se maintient, purement et simplement, sans adoucissement et comme sans aggravation. Défaut en somme à peine visible, qui affecte certains objets qui nous entourent ; objets eux-même défaillants, d’une défaillance tenace quoique légère, avec laquelle bon gré mal gré il faut bien vivre.

Est-ce que ne pas l’avoir équivaut à ne pas le voir ? L’éloignement ajoute une difficulté quasi-permanente. Dans le lointain, je l’aperçois, mais je n’ai prise — c’est insuffisant — que sur ma difficulté à ne pas voir ; voir, comme on dit, de ses yeux, c’est-à-dire sur une imprécision. Ce paysage auquel je suis attaché, au lieu de demeurer immobile, me revient mouvant, changeant, sur le mode d’une mobilité défaillante. Mobilité par conséquent bien inutile, qui maintient en suspens le défaut qui fonde après tout ce phénomène obscur qu’est l’imprécision, à savoir la distance.

Comment faire le partage entre ce que je vois et ce que je ne vois pas ? Ce qui me rest du tableau, est-ce l’un, est-ce l’autre ? Peut-on s’estimer en possession de ce qu’on ne voit pas ? En possession sûrement pas ; possédé, peut-être ? Je vois l’éloignement, et dans cet éloignement j’ai le sentiment d’une altération : privation progressive non seulement du tableau mais de la vue, du regard du moins ; ce regard qui ne m’a pas permis, tel jour, d’être le témoin de sa naissance.

Dit-on d’un tableau qu’il « naît » ? On dit plutôt qu’il se réalise. C’est cela. Cette réalité s’est éloignée, mais elle n’est pas absente. Il faut ne plus être là pour qu’il y ait absence ; alors qu’il y a seulement éloignement lorsqu’on est loin de là.

Juin-juillet 1987
Revu et corrigé en mars 2017

___

Première parution dans : revue Action Poétique n° 109, 3me tri. 1987. Repris dans : A wonderful life, Carnets 1874-1994, Galilée, 1996

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s