[Ce que je pense (vraiment) de la poésie]

AMOUR
Il ne peut écrire de la poésie parce qu’il ne sait pas aimer ni détester.

AVEU
Il aime trop la poésie pour oser en écrire.

CHUTE
Voir JET.

CONTRAINTE
Il écrit des poèmes comme si un jour quelqu’un l’avait obligé.

DÉBARRAS (BON)
Caresser et casser le poème jusqu’à le débarrasser de la poésie pour toujours.

DÉCLARATION
À la radio le poète déclare : Vous savez, la poésie c’est mon expression favorite.

DÉFAITE
Sentiment chaque fois qu’il rate une poésie d’être défait. La poésie comme défaite.

DÉSESPOIR
Désespérée, elle lit une poésie comme on lirait un roman de gare : pour penser à autre chose.

DIGNITÉ
Dignité du poème raté.

DISPUTE
Le poète dit que la poésie se déclenche en lui comme une dispute qui aurait trop longtemps couvé (entre elle et lui).

DRAME
Journée fichue ! Aujourd’hui la poésie comme le facteur n’est pas passée.

ENNUI (I)
Cette nuit il a écrit un poème pour rien : par ennui.

ENNUI (II)
Idée au fond que la poésie est parfois ce qu’il y a de moins ennuyeux.

ENVAHISSEMENT
La poésie c’est comme une marée. Il l’écoute : elle monte, elle envahit son cœur.

FRIVOLITÉ
Il pense à la poésie du soir au matin, presque sans arrêt et souvent à la légère : comme une envie frivole (et stupide) incessamment nouvelle et renouvelée pour lui seul.

HAINE
Voir AMOUR.

INSPIRATION
Il écrivait une poésie. Soudain l’inspiration est arrivée. Il cessa d’écrire.

JET
Le poème comme un jet. Pluie qui à proprement parler ne tombe pas : qu’on dirait jetée.

MÉSAVENTURE
Comme chaque matin le critique de poésie lit avec une indifférence toute professionnelle un nombre impressionnant d’ouvrages de poésie. Au hasard un poème le saisit. Il avise la couverture, découvre le nom du poète et s’écrit : Ciel ! Un poète inconnu !

OBÉISSANCE
La poésie c’est encore la nécessité d’obéir à quelque chose : à la poésie précisément.

ODEUR
Dans la pièce vide, l’odeur du poème qu’on ne sait qui vient d’écrire.

PEUR (DE LA MORT)
Lorsque le poète a vraiment peur de la mort son poème devient plus court.

RÉVEIL (BRUTAL)
Il avait oublié le poème qu’il devait écrire : à l’aube cet oubli le réveilla en sursaut.

SECRET
Ce que je pense (vraiment) de la poésie je ne peux le dire.

SOLITUDE
La plupart du temps la poésie l’évite, le laisse seul. Pourquoi, songe-t-il avec rage, se cache-t-elle donc ?

VENGEANCE
La poésie comme vengeance.

VÉRIFICATION
Il écrit de temps en temps un poème pour vérifier qu’il sait encore écrire.

VISION (DU MONDE)
« Je ne me remettrai à écrire un poème que lorsque j’aurai une nouvelle vision du monde. » Peter Handke

Juillet 1988

___

Paru dans : revue Action poétique n° 113-114 (Poésies en France 1978-1988), 3ème tri. 1988

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s