[Christian Tarting* : Alain Coulange, « Une raison de plus d’aller en enfer », Flammarion, 1985]

Écrire : peut-on sortir de ce geste de l’enfance ? Et même : l’écriture est-elle concevable hors d’un jeu terrible de préservation qui n’est pas tant celui de la mémoire, la soif d’une hypothétique continuité du sujet que l’affirmation — presque enragée — de cette ouverture, brève et fragile, signée par l’état d’enfance, dans son tressage de douleur, de lucidité blessante, et d’incompréhension ?

Ce livre d’Alain Coulange, intense et déchiré, s’accroche à de telles questions, non dans ses phrases ou une pataude volonté démonstrative — rien de plus défait de la rhétorique que cette voix, depuis la « gaucherie » inaugurale de La terreur (Flammarion, 1979 —, mais dans sa mécanique : la discursivité, le lié sont ici inopérants — et plus : impossibles ; écrire, l’effort d’écrire ne peut s’en remettre (s’effectuer vraiment) qu’à une pratique du lambeau.

De l’enfance, peu d’écrivains ont su montrer la pâte morbide, dire le goût collant et emprisonné, saisir ce mouvement de découverte qui se sait, immédiatement, impuissant, menacé (« La fatigue de vivre qu’exprime les enfants n’est pas un jeu », note ailleurs Jean-Louis Schefer (1). Aujourd’hui on en verra essentiellement deux : Mathieu Bénézet et Alain Coulange, le second avec sans doute plus de sécheresse, avançant d’une réelle incapacité de poétiser, du faire du manque une valeur (surtout littéraire).

Une raison de plus d’aller en enfer, traversé d’évocations du guerre, miné par l’abandon et la dépossession, n’a rien à faire avec une recherche de l’origine ou des premiers temps ; aucune nostalgie n’y est de mise, et le désir d’instauration personnelle par la précision de ses prémices se voit là en substance désavoué. La douceur de la narration, l’exposition du propos (c’est comme une parole faible que l’on entend dans ces pages, sans défense exactement et ne cherchant pas à se protéger — nouée à l’émotion) y mettant en lumière une offrande au monde que celui-ci n’a voulu reconnaître et recevoir, le trébuchement de l’éveil sur la lourdeur de la raison. Être enfant c’est perdre et se perdre, disparaître à l’expression — à ce que le langage norme. Faire que cette disparition prenne valeur pour soi, la vivre physiquement, est pour l’enfance le seul geste salvateur ; ainsi, puisque « disparaître est détruire », une rupture se manifeste-t-elle, polarisant la parole et signifiant avec ses armes, qui sont d’effacement, la haine éprouvée pour ce qui barre la tendre alacrité, le goût pur de l’expérience qui tient l’enfant.

Plus tard, cette haine, qui sait le poids de la sensibilité rongée, des accommodements successifs sur le corps, innervera le livre, image maculée de la vie qui ouvre au dialogue ultime avec l’angélisme enfui. « Gestes de rien et pour rien », dans la violence désespérée de la constatation : l’écrivain sait que son travail n’est, à ce jeu, qu’un combat de fantôme à fantôme, et qu’aucune constance d’être, si entière soit-elle, ne peut se redire — car ouvrir les yeux c’est, déjà, être mort.

Christian Tarting

(1) In : Origine du crime, Langres, Café-Climat, 1985, réédité chez P.O.L, 1998

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Paru dans : revue Action poétique, n° 113-114, 3ème tri. 1988
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* Christian Tarting est écrivain, maître de conférences en esthétique à l’Université de la Méditerranée. Il a publié chez André Dimanche (Dialogue du satin), Lettres de casse (Facile pour Cécile), Saluces (La Figure au collet), L’Odeur du temps (Trois Mesures), CapLan & Co (Paupière de miel), aux Editions du CNRS (Des années trente : groupes et ruptures, avec Anne Roche) et très fréquemment en revue.
Il est l’un des principaux auteurs du Dictionnaire du jazz (Laffont/Bouquins) et dirige avec Guy Astic les Éditions Rouge Profond.

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