[Anne-Lise Broyer : Dans la soustraction de la lumière (avant sa disparition)]

Bien qu’il n’y ait pas de raison pour que vous venir, il me semble chaque fois que vous venez, que vous avez pour venir une raison extraordinaire. Maurice Blanchot

I
Vous ne pouvez prétendre voir, avoir cette audace. Au mieux, vous discernez, vous distinguez. Vous distinguez une immobilité où il y eut du mouvement. Des images ont fixé ce qui fut vibrant, et ce qui fut fixé vibre encore. Un battement, mais silencieux, se perpétue, du moins s’y efforce, dans des espaces éprouvés par du noir et du blanc. Cela vous le distinguez : une lumière qui s’efforce, s’efforce vers le souvenir d’un battement. Partout cette lumière est altérée. Ce qui altère la lumière vibre encore dans une obscurité. Ce sont des images de lieux étreints par une altération de la lumière dont le battement vibre encore dans une obscurité. Des images que l’étreinte d’une obscurité révèle et détermine. Des images que vous ne pouvez nommer. Les lieux, comme des corps, vont à l’anonymat à la mesure où l’étreinte d’une obscurité les éprouve. D’image en image, le travail de l’obscurité conduit toujours plus obscurément à l’anonymat. Ainsi l’obscurité s’engendre-t-elle elle-même. Tel un souffle qui se propagerait, qui s’étendrait dans l’image, dans chaque image.

II
Il faut toujours une séparation. Il faut toujours qu’une part de l’image se sépare de la lumière, c’est-à-dire d’elle-même. Il faut cette solitude obscure dans l’image, telle la solitude d’un corps. La solitude du corps de l’auteur lorsqu’il écrit. Lorsqu’il découvre qu’écrire est ce qu’il doit faire. Lorsqu’il conçoit qu’il ne doit rien faire d’autre. L’obscurité dans l’image est une obscurité sans laquelle l’image n’advient pas. Une obscurité écrite en elle, et qu’elle garde. Ce sont des images où une obscurité s’est inscrite. S’inscrire dans des images est ce que cette obscurité peut faire. Quelque fragment d’espace que capte l’image, une altération se manifeste en elle. Une altération dominante. Que vous distinguez. Vous distinguez un écart de la lumière. Vous ne savez pourquoi et comment il est apparu dans l’image. Vous cherchez un sujet. Vous cherchez ce que serait le sujet de l’image, de chaque image. Un sujet que vous pourriez voir. Une écriture les traverse. Une graphie obscure est tracée en elle. C’est leur unique sujet. Cette obscurité folle. Cette part étrange sans lumière. Cette part dont l’image est séparée, c’est-à-dire privée. Il faut toujours une séparation de l’image avec elle-même. C’est vraiment lorsqu’une image obscurcit un espace que cet espace est perceptible. C’est vraiment lorsque l’obscurcissement gagne l’image que cette image apparaît. Comme elle ne vous était jamais apparue. Ni à vous ni à personne. C’est ainsi qu’une chose aussi improbable qu’une nouvelle apparition peut advenir.

III
Quand est-ce qu’une image commence ? Qu’est-ce, pour une image, que commencer ? Ces images commencent dans l’atténuation, dans la soustraction de la lumière, avant sa disparition, c’est-à-dire dans la soustraction d’elles-mêmes. Comment envisager ce qui, d’une image, a été soustrait ? Vous ne le pouvez. Vous regardez dans la direction où probablement la soustraction fut accomplie. Vous l’augmentez davantage encore. Comment envisager ce qui, de l’image, dans l’image, fut retranché ? Ce qui fut retranché, n’est-ce pas ce qui relie ces images ? N’est-ce pas ce dont elles sont séparées ? Reliées et séparées. Bresson dit que les personnages de ses films sont liés les uns aux autres et raccordés aux objets par les regards. Ce qui relie ces images, n’est-ce pas, en chacune d’elle, ce qui fut altéré ? Et que vous ne pouvez voir. Vous baissez les yeux. Vous les orientez vers le plan inférieur que désigne l’image. Et puis vous les élevez, littéralement vous les soulevez, pour observer un fragment d’espace ou d’objet à peine distinct. Voyez-vous davantage ? Différemment ? L’image s’est saisie, l’espace d’un éclair, de ce que lui offre d’imprévu le réel. Ce mouvement, il vous faut bien convenir que votre œil ne le retient pas. Il ne peut que l’envisager, et ainsi envisager l’image, l’envisager pour soi.

IV
« Fermons les yeux pour voir », suggère Joyce, sachant que « ce que nous voyons nous regarde » (Jean-Luc Nancy écrit plus précisément : « Je ne peux regarder sans que ça me regarde. ») Fermez les yeux. Sachant que voir une image c’est accepter de la perdre. Acceptez de perdre, est-ce voir ? Voir, ce serait objecter, ce serait inciter une objection que le regarde s’adresserait à lui-même. S’objecter, si cela peut s’écrire ? Il y a ce mécanisme du regard s’objectant lui-même. Il y a ce mécanisme de protestation. Car le regard proteste, proteste qu’on le regarde, et que « ça le regarde ». Ça le regarde où, précisément, il ne voit pas. Les yeux fermés (qu’on ne peut tenir tels), vous imaginez, au-delà de l’image, l’au-delà de l’image, son hors champ. Vous voudriez au moins voir, sinon savoir, ce hors champ. Pas le fragment de l’espace que l’image a cadré, mais ce qui est au-delà. Or, cet au-delà, l’image se constitue de ne pas le montrer. L’image le tient dans une obscurité plus obscure encore.

V
Alors (à la condition de ce constat, dans son acceptation), votre regard revient à l’image, revient dans l’image. Il ne la considère plus comme une surface plane mais comme un espace ouvert, pour ainsi dire un volume, un volume pour y loger (pour y plonger) non seulement un regard mais un corps. Une sorte d’équilibre instable peut ainsi être virtuellement établi, rétabli. Voir pourrait se concevoir d’introduire dans l’image non seulement des yeux, mais un corps, un corps entier. Faire une place à un corps entier dans des images. Évider une place, dans chaque image, pour ce corps. Un volume, du moins sa représentation, a ceci d’avantageux qu’il peut être déclaré perceptible, sinon visible. Ce qui vous « regarde » doit donc être pénétré. Il ne s’agit plus de venir voir des images. Il s’agit de venir voir dans des images, avec son propre corps. Ce corps, on le nomme. Ce corps c’est du langage. Et ce langage, lui, peut habiliter le corps à voir. Lui seul offre cette possibilité. Lui seul mobilise (réunit) les conditions d’une vidée effective. Lui seul permet d’appréhender l’image comme un lieu. Ce qu’il est question de pénétrer, c’est le lieu de l’image, lieu dont la cadre est ouvert. Et l’opportunité, dans ce lieu de l’image, c’est bien d’appréhender ce qui est à voir qui vous regarde, d’appréhender cette simultanéité.

VI
« Et ça, qu’est-ce que c’est ? » Si tant est que l’on puisse commencer, on ne finit jamais de voir, a fortiori de voir une image. On n’en finit jamais, qu’il y ait beaucoup ou peu d’images. Leur mode d’apparition, leur présence, opacifient le nombre et la question du nombre. Toutes ne sont-elles pas des vues d’un unique objet (objet spectral) considéré sous différents angles ? Vous voudriez appréhender ces choses, ces angles. Vous voudriez aussi appréhender (comprendre) les rapports qui s’établissent entre elles. La fragmentation a déjà fait son œuvre. Les images se raccordent autant qu’elles se détachent comme des points de singularité dont la corrélation demeure énigmatique. « Voir les êtres et les choses, dans leurs parties séparables, dit encore Bresson. Isoler ces parties. Les rendre indépendantes afin de leur donner une nouvelle dépendance. » Un livre de photographies s’organise-t-il comme un film ? L’objet unique dont toutes ces images seraient des fragments reste au demeurant mystérieux, immanent.

VII
Un texte pourrait se donner pour objet de décrire, faut de les saisir, toutes ces prises, singulièrement celles où se détachent un objet, une forme explicites. Une description ne saurait pour autant conduire à l’identification des événements, voir des faits qui les ont inspirés, c’est-à-dire au dévoilement de l’histoire tissée à travers elles, en chacune d’elles. Mais cette histoire est inqualifiable. On vous a prévenu ; c’est, à la lettre, Une histoire sans nom. Dès lors que vous approchez, un récit supposé s’éloigne ; il s’éloigne d’autant. Comme si l’approche, la volonté de rapprochement déclenchaient un mécanisme instantané d’espacement (quasi d’effacement). Ces images (la formulation est empruntée à Deleuze) ne relèvent-elles pas de ces sortes de « singularités mobiles, voleuses et volantes, qui passent de l’un à l’autre, qui font effraction, qui forment des anarchies couronnées, qui habitent un espace nomade » ? Ainsi vous tiennent-elles à distance de la fable d’où elles se sont mues. Ces images, pensez-vous alors, sont volages ; oui, elles volent. Si cela se trouve, elles ont des ailes. L’immobilité que vous aviez cru distinguer n’était peut-être qu’apparence. Ou alors, à force d’insistance, votre œil les a-t-il animées, ranimées. N’était-ce pas la raison de votre venue ? N’était-ce pas la raison inconnue que vous aviez de venir regarder ces images ? Cette raison est après tout peu ordinaire, autrement dit, en tous points, proprement « extraordinaire ».

Mai 2003

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Paru dans : Anne-Lise Broyer, Une histoire sans nom, Filigranes, 2003. Revu en mai 2013

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