[La dernière conversation. 1986-87. Extrait]

1
On peut se demander pourquoi le lecteur se saisirait de ce minuscule
livre ? Sur la foi du métier de romancier qu’exerce parfois (si peu) l’auteur dont le nom est écrit sur la couverture ? Parce que le lecteur espère tomber sur une fantaisie, littéraire et subjective ? Dans ces conditions douteuses le lecteur devrait ne pas laisser se curiosité vagabonder au-delà de cette page liminaire.

2
Le cas que l’auteur se propose d’évoquer est certes ravissant. Mais il pourrait bien, après tout, n’en avoir tiré qu’une histoire sommairement romancée, ou s’être seulement efforcer d’extraire de la Légende l’un ou l’autre des pires lieux communs de l’ennuyeuse philosophie humaine.

3
Doit-on, je vous le demande, accepter qu’un ordre supposé supérieur à nos sens domine le cours naturel d’un récit ? Doit-on, sans autre forme de procès, admettre que notre aptitude à comprendre des faits mystérieux est au demeurant limité ? En d’autres termes : cette histoire mérite-t-elle de vous être racontée ?

4
Il faudrait pouvoir prendre, sans honte, le parti du surnaturel. Le personnage de notre héroïne a toute chance de demeurer incompréhensible si l’espèce de miracle dont elle fut favorisé lui est dénié. Il faut convenir que ce phénomène relève probablement d’une certaine communication sensible qu’elle eut avec un monde que, dans notre impuissance à la définir, nous appelons céleste.

5
Comment appréhender ce monde que notre raison nous commande de dénigrer ? Les causes qu’il convient de mettre en avant ont-elles d’autres noms que l’imposture et la simulation ? L’auteur doit-il faire fi de ces deux particularités au bénéfice d’autres, qu’il ignore ? Doit-il, sur cette marge étroite, laisser son personnage témoigner d’une aptitude à se dépenser sans compter ?

6
Comment ne pas laisser agir l’illusion, que dis-je, l’hallucination dont notre personnage fut la modeste victime ? Car ce faut une victime, abandonnée entre deux convictions. Celle, en toute bonne foi, d’avoir cru voir. Celle de savoir qu’elle ne pouvait avoir vu.

7
Dans l’établissement où elle fut soignée (épilogue pénible que l’auteur n’a pu se résoudre à traiter), elle désignera telle ou telle personne qu’elle aurait formellement entendu raconter des faits de sa vie passée. Il fut prouvé qu’il s’agissait de personnes incapables de la moindre calomnie.

8
Ce que vous ne voyez pas je le vois. J’ai dit : Je ne suis pas l’aveugle-né. J’ignorais les raisons auxquelles j’obéissais pour la faire parler, peut-être pour la faire vivre. Je voulais qu’elle sache : j’étais prêt à voir.

9
Soudain elle a changé de sujet. Elle a dit : Une chapelle se trouve là-haut. Elle contient un mystère plus grand qu’on ne pense. Je me vois endormie dans un cercueil de verre et d’or. Sur un matelas de satin blanc. Allongée. Toute petite. Mes pieds dépassent à peine. Je m’entends respirer d’un rythme affaibli par le sommeil.

10
On comprendra qu’une certaine incohérence, un certain désordre soient dans cet ouvrage tolérés, pour ne pas dire encouragés. S’il ne s’agit pas strictement de l’évocation d’une folie, il pourrait bien s’agir d’on ne sait quoi susceptible d’y conduire.

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Paru dans : La dernière conversation, roman, Flammarion, 1987. Revu et corrigé en avril 2017.

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