[Laure : Vivre tout = s’annuler]

Laure

Le projet de Laure et celui de Georges Bataille ont, en un point précis –- extrême –-, coïncidé. Il n’est qu’à lire, pour s’en rendre compte, la correspondance échangée entre 1934 et 1938. Cette coïncidence exemplaire, temporaire mais tenace, accord souverain sur la base d’une exigence manifeste, fut énoncée par Bataille dans une note, en bas de page, de Mme Edwarda : « Voici la première théologie proposée par un homme que le rire illumine et qui daigne ne pas limiter ce qui ne sait pas ce qu’est la limite. »

On pourra naturellement y articuler toute sorte d’interprétations pseudo-métaphysiques. Mais là n’est pas, n’est jamais été, la question. Laure écrit à Bataille : « Je sais que je n’atteindrai jamais aucun « but » parce que même si cela arrivait, à ce moment une seule chose m’importerait : dépasser ce qui ne serait déjà plus un but mais une étape. » Déplacement singulier par où la compulsion aveuglée du désir force « l’histoire » autant qu’elle lui donne chance, déplacement qui dit bien sa dimension politique insistante : « Quand on a une conviction ancrée en soi, on ne peut pas plus l’arrêter que son propre sang. Si l’on est désespéré il faut se supprimer, mais si l’on vit il faut agir comme on respire, sinon l’histoire n’avancerait jamais. » (Notes sur la Révolution.)

Le rapport de Laure à l’écriture est autant dénégation que fascination. C’est ce qui rend possible le non-projet, l’articulation d’un processus de représentation outré qui traverse, agrandit le champ de l’écriture dans le temps où il s’auto-détruit. Dans deux fragments très rapprochés, Laure écrit d’une part : « L’affirmation se retourne contre vous : tout va à l’encontre du but », et d’autre part : « – continuer/oui : il le faut pour moi et les autres, pour éclaircir le malentendu/dire tout,/arrêt subit et reprise/sous une autre forme/d’un journal rétrospectif ».

Écrire, affirmer, faire face au retour de l’affirmation, écrire contre le malentendu sachant qu’on ne peut l’absoudre, telle est la circularité irréversible qui travaille l’écriture de Laure, la rend possible, même à l’état de fragment. C’est là sans doute la spécificité de cette pratique d’écriture qui jamais n’outrepasse le vécu, mais qui toujours l’assume, le confirme sans concession.

C’est pourquoi il importe que cette pratique nous soit accessible, c’est pourquoi il est important que Jérôme Peignot et nous tous, nous battions pour sa libre circulation. Donner à voir un point de rupture, dénaturer la structure même –- pesante, surdéterminée –- où se donne le sens d’une pratique d’écriture, la retourner pour en faire figurer le trait, et trouver la force de s’arracher à cette contrainte, à toute contrainte qui bloquerait l’adéquation entre la totalité de la vie et la totalité de l’écriture, c’est ce mouvement « dérisoire » que Laure a voulu, malgré tout, que nous sachions.

Ce qui doit être communiqué (l’œuvre entière le dit fort et haut) c’est cet arrachement par où seulement il est permis « d’oublier qu’à vouloir tout on ne peut rien ».

Première parution : Les nouvelles littéraires, 1er juillet 1976, Le vrai dossier de l’affaire Laure

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