Citations

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Sur l’amour on avait écrit
Sortie de secours interdite en cas d’incendie
Sur le ciel on avait écrit
Vous vous trompez ce n’est pas ici
Et sur la nuit on avait écrit
On n’avait écrit rien du tout sur la nuit

Louis Aragon, Le phénix renaît de ses cendres (à Giorgio de Chirico), Le mouvement perpétuel, Gallimard, 1926

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Ce qui guide la pensée poétique, c’est la conviction que même si le vivant est soumis à la ruine du temps, le processus de détérioration est à la fois celui d’une cristallisation ; c’est que dans les profondeurs des mers où sombre et se dissout ce qui autrefois vivait, certaines choses « souffrent d’une altération marine » et survivent dans des formes nouvelles et cristallisées qui s’immunisent contre les éléments, comme si elles attendaient le pêcheur de perles qui un jour viendra vers elles et les ramènera vers le monde des vivants…

Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958

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Pourquoi avons-nous besoin d’informations ?
Certains en ont besoin.
Pourquoi avons-nous besoin d’art ?
L’art est probablement la seule chose pour laquelle il n’y ait pas de raison vraie ; pas de raisons, pas d’excuses.
L’art est quelque chose que fait l’artiste ; c’est tout.
L’art ne doit pas s’imposer ; il doit être présenté.
Si vous pensez que vous le voulez, prenez-le.

Lawrence Weiner, Interview, Quand les attitudes deviennent formes, Berne, 1969

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Que se vérifient de nouvelles conditions et que se posent de nouveaux problèmes, cela implique, outre la nécessité de nouvelles solutions, de nouvelles méthodes et de nouvelles mesures ; on se s’arrache pas à la terre en courant ou en sautant ; il faut des ailes ; des modifications ne suffisent pas, la transformation doit être intégrale.

Piero Manzoni, Contre rien, Allia, 2002

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Souvent à propos de n’importe quoi, d’une goutte d’eau, d’une coquille, d’un cheveu, tu t’es arrêtée immobile, la prunelle fixe, le cœur ouvert. L’objet que tu contemplais semblait empiéter sur toi, à la mesure où tu t’inclinais vers lui, et des liens s’établissaient ; vous vous serriez l’un contre l’autre, vous vous touchiez par des adhérences subtiles, innombrables… vous vous pénétriez à profondeur égale, et un courant subtil passait de toi dans la matière, tandis que la vie des éléments te gagnait lentement, comme une sève qui monte ; un degré de plus et tu devenais nature, ou bien la nature devenait toi.

Gustave Flaubert, La Tentation de Saint-Antoine, version de 1849

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Je me place résolument du côté des écrivants, de ceux dont l’écriture est transitive. Je veux dire dont l’écriture est destinée à désigner, montrer, manifester hors d’elle-même quelque chose qui, sans elle, serait resté sinon caché, du moins invisible. C’est peut-être là qu’existe, malgré tout, pour moi, un enchantement de l’écriture.

Michel Foucault, entretien avec Claude Bonnefoy, Editions EHESS, 2011

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Il y a une folie d’écrire qui est en soi-même, une folie d’écrire furieuse mais ce n’est pas pour cela qu’on est dans la folie. Au contraire.

Marguerite Duras, Écrire

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Je quittais le mât sur lequel j’étais assis, je remontais le Penfeld, qui se jette dans le port ; j’arrivais à un coude où ce port disparaissait. Là, ne voyant plus rien qu’une vallée tourbeuse, mais entendant encore le murmure confus de la mer et la voix des hommes, je me couchais au bord de la petite rivière. Tantôt regardant couler l’eau, tantôt suivant des yeux le vol de la corneille marine, jouissant du silence autour de moi, ou prêtant l’oreille aux coups de marteau du calfat, je tombais dans la plus profonde rêverie. Au milieu de cette rêverie, si le vent m’apportait le son du canon d’un vaisseau qui mettait à la voile, je tressaillais et des larmes mouillaient mes yeux.

Chateaubriand, Mémoires d’Outre-Tombe

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Si l’on veut se rendre sensible, par une image, cette dimension que l’œuvre acquiert dans son rapport avec l’absence, on peut considérer que le Musée, dans sa totalité imaginaire, est cette absence réalisée, réalisation qui suppose un certain accomplissement, celui précisément que lui donnerait l’art moderne. Au sein de cette absence, les œuvres sont en perpétuelle dissolution et en perpétuel mouvement, n’étant chacune qu’un repère du temps, un moment du tout, moment qui cependant voudrait, et désespérément, être à lui seul ce tout en quoi seulement l’absence se repose sans repos.

Maurice Blanchot, Le Musée, l’Art et le Temps

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L’œuvre est une expression concrète et singulière. Elle est un artifice matériel. Son existence n’est pas gratuite, elle est à des fins expressives. Tous les éléments constitutifs, avec toutes leurs qualités sensibles, conceptuelles et psychologiques, participent à et de son expression. Rien ne pourrait être transformé, ajouté ou retranché, sans que soit modifiée l’expression de l’œuvre et, de ce fait, l’œuvre elle-même.

L’œuvre s’exprime en son nom propre. Elle est, en ce sens, autonome. Elle n’est au service de rien, ni de personne. Elle n’aurait aucune utilité si elle n’existait à des fins expressives. Dans sa volonté expressive singulière, elle est pour elle-même.

L’œuvre existe pour agir sur l’homme. Qu’elle soit d’hier ou qu’elle soit d’aujourd’hui, elle agit dans l’actualité de sa présence face à l’homme, comme aussi dans l’actualité de la présence de l‘homme face à elle. Qu’elle date d’hier ou d’avant-hier, d’un passé proche ou d’un passé lointain, l’œuvre agit aujourd’hui sur l’homme d’aujourd’hui, et uniquement sur l’homme d’aujourd’hui. Car l’homme d’hier n’est plus, il est mort, selon le bon plaisir biologique. En ce sens, aujourd’hui, toute œuvre faite à n’importe quelle époque est d’aujourd’hui, puisqu’elle agit uniquement sur l’homme qui se tient face à elle aujourd’hui. C’est parce que l’homme meurt que toute œuvre est d’aujourd’hui.

[…]

Rémy Zauug, Le musée des Beaux-arts auquel je rêve ou le lieu de l’œuvre et de l’homme, Les presses du réel, 1995

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Lorsque la liberté aura déserté le monde, il restera toujours un homme pour en rêver.

Marguerite Duras

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Si j’avais inventé mon écriture, je l’aurais fait comme une révolution interminable.

Jacques Derrida, Apprendre à vivre enfin

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Penser la démocratie, c’est penser « le premier venu » : quiconque, n’importe qui, à la limite d’ailleurs perméable entre le « qui » et le « quoi » (le vivant, le cadavre et le fantôme). Le premier venu, n’est-ce pas la meilleure façon de traduire « le premier à venir » ?

Jacques Derrida, Voyous, Galilée, 2003

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Le temps vient à nous manquer. C’est ainsi, toujours, qu’il vient, le temps. C’est ainsi qu’il nous vient. Le temps nous manque. Il nous est donné comme ce qui va nous manquer. […] l’expérience inéluctable du temps qui vient mais qui vient en venant à manquer.

Jacques Derrida, Penser ce qui vient

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On hérite toujours d’un secret, si on hérite et quand on hérite.

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Quand on écrit on est souvent dans un état difficile à décrire, pas clair. C’est pratiquement impossible à expliquer. Je crois qu’on écrit vraiment que lorsqu’on croit ne plus écrire, ne plus être tout à fait maître de ce qu’on fait. En général tout le début est jeté. C’est quand je me laisse aller qu’il se passe quelque chose. Il y a à ce moment-là une sorte de désespoir de l’écrivain, d’abdication même : l’écrit arrive seul, dirait-on, fait.

Marguerite Duras

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Un livre, ça peut se poursuivre la vie entière. Ça m’est difficile de me dire que le livre est fini. Quand on finit un livre c’est toujours un abandon. Les dernières pages de La Pluie d’été je les ai faites en deux jours, parce que je ne pouvais pas arriver à quitter ces gens. Je les ai écrites en pleurant.

Marguerite Duras

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Quand peignant des images elles m’éblouissent, je comprends que ce n’est pas moi qui associe les couleurs mais les couleurs qui s’associent en moi, et je ne puis rien contre le fait que certaines préfèrent être voisines de celle-ci plutôt que de celle-là. Elles s’attirent les unes les autres sans que je n’y sache rien changer et s’aimeraient peut-être sans moi, si je n’aimais les voir s’aimer. Je suis celui qui rapproche les choses qui s’aiment.

Bernard Réquichot

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Votre œuvre a-t-elle quelque chose à voir avec l’art abstrait ?

Je crois en effet que mon œuvre a un rapport avec l’art abstrait. Je ne cherche pas à me considérer comme un artiste abstrait pour acquérir la respectabilité en créant un lien entre mon œuvre et l’art abstrait, mais je crois que c’est la conception qui est totalement abstraite. C’est là-dessus que je concentre mon attention, une fois que j’ai choisi l’image dans ses grandes lignes. Ce n’est qu’une disposition rudimentaire des formes et je ne pense pas que ce soit là que se situe l’art, en tout cas. Une fois que je me suis décidé pour une image, il est probable que je peigne en plaçant le tableau à l’envers ou en biais, ou en mettant le côté droit en haut, et je ne cherche plus à saisir le sujet. De toute façon le dessin préparatoire de la plupart de mes tableaux est tellement sommaire que ça ne change pas grand-chose. Ça, c’est assez facile à faire. Le côté abstrait du problème consiste à donner une unité au tableau.

Roy Lichtenstein, Entretien avec Barbara Rose, 1972

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J’entreprends un long voyage sur une feuille, je m’enveloppe dans ce parcours ; ce n’est plus une surface, mais une aventure dans le temps. Le format n’existe plus.

Pierrette Bloch

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Que nous soyons tous des sauvages tatoués depuis Sophocle, cela se peut. Mais il y a autre chose dans l’Art que la rectitude des lignes et le poli des surfaces. La plastique du style n’est pas si large que l’idée entière… Nous avons trop de choses et pas assez de formes.

Gustave Flaubert, Préface à la vie d’écrivain

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J’aurais aimé m’apercevoir qu’au moment de parler une voix sans nom me précédait depuis longtemps : il m’aurait suffit alors de m’enchaîner, de poursuivre la phrase, de me loger, sans qu’on n’y prenne garde, dans ses interstices, comme si elle m’avait fait signe en se tenant, un instant, en suspens. De commencement, il n’y en aurait donc pas ; et au lieu d’être celui dont vient le discours, je serais plutôt au hasard de son déroulement, une mince lacune, le point de sa disparition possible.

Michel Foucault, L’ordre du discours

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