[Notes octagonales pour Richard Serra]

Catalogue Richard Serra, Octagone for Saint Eloi, Chagny 1991, Centre national des arts plastiques, décembre 1991

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Accueil de Richard Serra et de Clara à Chagny. Découverte de la ville. Visite des sites possibles préalablement identifiés par nos soins.

Premier étonnement (événement) : R.S. choisit un espace que nous n’avions pas pressenti, la place de l’église. Choix dont chacun comprend dès lors le caractère définitif.

Lui seul a perçu les qualités de cet espace : l’histoire qui le conduira de la découverte du lieu à la conception, la fabrication puis la pose de la sculpture est aussi celle de la transformation d’un lieu propice en lieu propre de l’œuvre.

Sur cette place Richard Serra s’est arrêté, arrêtant son choix : Octagon for Saint Eloi est l’évidente manifestation de cet arrêt. Moment suspendu, présence à l’arrêt (en arrêt). : « La perception de l’œuvre dans son état de mouvement arrêté, d’animation suspendue, ne présente pas une vérité calculable comme la géométrie, mais un sentiment de présence, un temps isolé. »[1]

*

Moment rare : Richard Serra rue Berryer avec sa sculpture en réduction dans la poche. Il l’exhume et, d’un geste précis, décidé, la pose dans la maquette de la place : il est immédiatement perceptible par toutes les personnes présentes que la proposition est adéquate.

La scène éclaire magistralement son affirmation à propos du dessin (approche du dessin indissociable de ses conceptions en matière de sculpture) : « C’est la manière dont nous faisons ce que nous faisons qui confère un sens à ce qui est fait. »[2]

Octagon est une forme ramassée sur elle-même. R.S. ne l’aurait pas conçue ainsi si elle ne prenait pas appui sur tous les repères, toutes les limites du site.

L’œuvre par conséquent n’est pas seulement constituée d’une forme octogonale en position excentrée sur une place publique, mais de la totalité des composantes de ce site.

La place comprenant la sculpture, la place comme sculpture devient cet espace cognitif (auquel se réfère souvent R.S.) à l’intérieur duquel on peut voir et comprendre quelles sont les choses : où elles sont, quelles sont les distances entre elles, ce que signifie une telle configuration.

*

Présence imposante de Octagon posé à même le sol, dans un espace clos mais à découvert, ouvert à l’intégralité de notre perception.

On peut tout voir et tout est à voir. Un tout qu’il est impossible de transcrire par des mots. R.S. a certainement traduit quelque chose qui est en lui, mais dont la sculpture ne donne pas (entièrement) la traduction.

Là où existait peut-être un vide, le vide n’apparaît plus (plus aussi clairement).

Possibilité de découvrir alors quelque chose qui n’est pas seulement la sculpture mais on ne sait quoi dans l’organisation (la réorganisation) de l’espace qui avant n’apparaissait pas : cela même que ne peut livrer (délivrer) aucune traduction.

*

Richard Serra à la forge, soucieux : son expression physique donne la mesure de sa responsabilité.

Sensation, dans son comportement, d’un devoir. Devoir envers soi-même. Affrontement à la densité, la masse, le poids : « Inventer des méthodes à propos desquelles je ne connais rien, utiliser le contenu de l’expérience pour l’assimiler, défier ensuite l’autorité de cette expérience et donc me défier moi-même. »[3]

Certitude qu’il invente (il le dit dans des entretiens et le montre dans son travail). Son invention donne de la puissance à ses œuvres, mais une puissance qui ne contraint pas (n’opprime pas).

L’œuvre, d’une taille mesurée (non colossale), a néanmoins de la grandeur : elle impose cette perception du fait de sa taille et du rapport d’échelle établi entre elle et ce qui est perceptible alentour.

Présente sur une place publique, dans une modeste commune de Bourgogne, la sculpture est de fait visible par tout le monde.

*

Qui regarde ? Qui ne regarde pas ? Qui parle ?

Parle (le plus souvent) celui qui ne regarde pas. Parler sans regarder : parler (le plus souvent) contre.

Celui qui parle contre s’emporte : s’emporte loin de ce dont il parle (là où l’on ne regarde pas).

Pour retenir (a fortiori comprendre) les images les plus visuelles ne faut-il pas se concentrer : concentrer son regard et son savoir en soi, quelles qu’en soient l’étendue, les limites, se concentrer comme à la lecture des phrases d’un livre les plus complexes et les plus simples ?

Octagon, là, sur la place, ne joue aucun rôle. D’ailleurs l’art de Richard Serra (cela se voit dans son regard) n’est pas un jeu.

*

L’idée de l’image ou de la forme de l’octogone (allusion à la découpe des baptistères romans), tout un chacun peut l’avoir. Pas forcément là voir : la voir dans son espace. Voir l’octogone dans son espace consiste précisément à l’inventer.

Octagon a une forme (sa forme), un poids (son poids), un positionnement (son positionnement), bien d’autres caractéristiques encore : pour en comprendre la signification, le premier mouvement intuitif est de s’interroger sur les intentions de l’artiste.

Dès 1973, R.S. mettait en doute ce raisonnement, déclarant : « Je pense que la signification de l’œuvre réside dans l’effort pour la faire et non dans les intentions qu’on a. Cet effort est un état d’esprit, une activité, une interraction avec le monde. »[4]

*

Quoi qu’il en soit, l’œuvre installée, tout se passe comme si les intentions s’étaient estompées.

R.S. parle même d’une consummation : « Je crois que l’art concerne un genre d’activité qui se consume en entier, puis autre chose survient, et à chaque fois qu’on achève une œuvre cela se consume en entier. »[5]

La consummation s’effectue avant tout par le travail. R.S. est fier de sa sculpture, mais davantage encore du travail grâce auquel il parvient à lui donner forme, c’est-à-dire sens.

Physiquement engagé dans toutes les étapes du processus, il semble ne plus être présent pour lui même mais pour sa sculpture.

A chaque fois il recommence. Il est comme poussé. Ainsi chaque sculpture est-elle une conquête, une avancée : sur l’espace, sur notre perception.

*

Cette forme que nous n’avons pas inventée il nous faut, puisqu’elle est là, la reconnaître. D’ailleurs elle se montre : elle est reconnaissable.

Elle est un espace : cet espace. Le regard peu s’y poser (sy reposer). On trouve là ce à quoi on a rêvé peut-être, sans pouvoir l’inventer.

On n’imagine pas (ou mal) le trajet de la pensée et du corps qui a fait de cette place l’espace que l’on voit. Ce mystère n’a pas forcément pour effet (et pour objet) de fermer le regard mais de l’apaiser.

Lorsqu’on rencontre une réalité qu’on n’imaginait pas être de ce monde, n’est-ce pas comme si le monde, enfin, s’élargissait ?

Un peu comme si n’apparaissait aucune image, aucun rythme, aucune histoire connus, simplement un espace où une forme s’anime et permet de nommer autrement les choses.

Octobre 1991


[1] Richard Serra, Play it Again, Sam, in Arts Magazine, février 1979

[2] R.S., Propos sur le dessin (Entretien avec Lizzie Borden), Stedelijk Museum, Amsterdam, 1977

[3]  R.S., Le poids, in catalogue Neue Skulpturen in Europa 1986-1988, Galerie m, Bochum, 1988

[4] R.S., Spin Out ’72-’73 for Bob Smithson (Entretien avec Lizza Bear), in Avalanche Newspaper, été-autmne 1973

[5] Ibid.

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