[Georges Bataille : « La rencontre avec Blanchot a toujours un avant goût d’île déserte dans un monde où déjà tout le reste aurait disparu. »]

En ce que j’écris, il y a toujours le mélange de l’aspiration au silence et de ce qui parle en moi réclamant même de l’argent, tout au moins les appropriations qui m’enrichissent en quelque sorte et qui peuvent toutes être négation de moi-même, négation de mes intérêts. N’est-il pas triste, d’ailleurs, de lier l’intérêt propre à la négation de l’intérêt propre.

En ce qui touche les sujets les plus graves (je ne dis pas « l’essentiel », c’est une autre affaire) il me faut me taire. Dans le monde présent ce sont des principes non-conformistes dont le respect est exigé de moi, et ce sont des irréguliers qui l’exigent : c’est gluant. Peut-être est-ce pire que les exigences d’autrefois. Un certain scepticisme se confond d’ailleurs avec un esprit composé de sordides vieilleries. Rien n’est plus loin de mon esprit que les affirmations de fait (proférées par telles personnes) dont la négation me semble légère, en même temps lourdement prétentieuse, en même temps asservissante. Qui me suivrait ? Ambrosino ? Mais il est en même temps barré. J’en arrive, tant il me semble en toute pensée la même chose que moi, à oublier Blanchot.

C’est que la communication de Blanchot à moi-même est en un sens si parfaite qu’elle est conscience d’une solitude dernière : même en tant qu’elle est communication. La rencontre avec Blanchot a toujours un avant goût d’île déserte dans un monde où déjà tout le reste aurait disparu. Peut-être le secret de la communication, la condition de sa possibilité, est l’équivalence finale de la communication et du silence, l’équivalence de sa possibilité et de son impossibilité.

Mais la déviation dont j’ai parlé ne se fait pas seulement dans le sens de l’appropriation ; elle a pour fin tout aussi bien la consumation de l’homme accomplit sans doute aussi mal dans la mort qui suppose l’entrée dans le seul silence que nous puissions connaître, qui n’est pas celui de la mort, qui n’est donc jamais le silence final.

18 octobre 1952 (Carnet 11, fragment inédit)

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Paru dans : revue Gramma n° 5, Lire Blanchot II, 1976

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