[Mathieu Bénézet. Deux lettres]

17.XII. 1981

Cher Alain,
Le dit de l’adieu est, peut-être, celui du « juste traitre » qu’évoque Hölderlin. Comme la musique nous ravit de s’écarter de nous, dans un espace d’où elle s’arrache d’avec le sujet, nous dévoilant ainsi comme absents, l’écrivain ne peut qu’interminablement prendre congé. Hölderlin a dû parler de la proximité du lointain qui, à l’œuvre, engendre la parole de l’adieu. Ce doit être, davantage, un phrasé qu’une phrase : un rythme qui sourd à « le césure du sujet ». Mais je préfèrerais dire, plus loin, que c’est un écho de ce que nous ne sommes pas sujet, écrivant.
Dire « adieu » serait l’unique façon d’éviter l’enfermement — les enfermements — ? C’est un pas de côté, un seul, légers déplacements du corps et de la pensée. Ce qui ouvre la chance d’aimer, sa possible effectuation. De ce qu’il ne s’agit pas d’une parole de deuil, mais d’un « vouloir-mourir » pour le sujet. Avec le jeu de mots, il n’est pas possible de faire le départ entre mort et vie, car ce qui s’énonce s’énonce dans un mouroir, sans partage des douleurs. C’est, en soi, une forme de résistance et de survie, un « oui » qui n’est pas l’acquiescement du divin, mais de notre rapport, immédiat, à la terre, au-dessous de la terre.
Je songe, ici, à Clarinde qui, le visage découvert, blessé à mort, chante qu’elle aime ; jusqu’à l’exténuation du souffle, sa voix modulera du dedans de la blessure. Il y a, cher Alain, du sang dans certains chants. C’est une fragilisation qu’accompagne le mouvement d’une liquidité, à mesure que les lèvres (humaines) s’alourdissent.
Un peu brutalement j’énoncerai que la pensée de l’adieu ne dit plus « Qui parle ? » mais « Qui ? »
Excuse-moi si cela n’est pas très clair mais ce à quoi tu me demandes de répondre est la difficulté même.
à toi affectueusement
Mathieu

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(Sans date)

Cher Alain,
Je veux tout d’abord te remercier d’allier l’intelligence à l’affection ; c’est trop précieux pour ne pas en parler : telle est notre commune obscénité.
Je ne sais si je dois te dire que je souffre de déréliction ; face à moi il y a un vase vide : sans fleur.
J’ai, de toujours, rêvé d’être un écrivain ; je veux dire : ne pas souffrir en vain, mais que ce Rien puisse enseigner, Quoi ? Mais je ne saurai jamais. Je tiens à écrire comme au fil d’aimer. Longtemps j’ai dit : « je t’aime », aujourd’hui, comme dans la vérité d’une chanson je dis : « Ne me quitte pas ». Voilà, cher Alain, j’écris pour qu’il y ait de la beauté. Au dix-neuvième siècle ce fut le nom que les poètes donnèrent à la vérité ; et je le maintiens, je ne sais qui parle ainsi, mais je connais que quelque UN parle, je voudrais te dire ceci : Nous partageons les mêmes cauchemars. Écrire nous prive jusqu’à ne plus pouvoir dormir : ainsi sommes-nous soumis à la pire des tortures : « moi ». Et, pour reprendre tes termes, comment s’identifier, désormais, à ce qui infiniment se rétrécit ? Je ne pense pas que la langue ait jamais pu parler, je suppose que l’homme a créé le langage par peur de l’être, mais il n’a pas imaginé qu’il pût devenir « la langue ».
Et après le mot « parler » je suis allé aux cabinets vomir.
Je n’en peux mais, et je t’embrasse
Mathieu

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Paru dans : revue Contre toute attente n° 7 (À prendre ou à laisser), automne 1982

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