[Où commence et où finit la communauté ?]

 

Michelangelo Antonioni, L’avventura, 1960

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Pour Anne-Lise et pour Nicolas

La facilité eût été de décliner votre invitation, pour la raison que je ne sais comment répondre à la question du « désœuvrement » (dont la pratique de l’écriture, fût-elle espacée, me rend si proche, trop proche sans doute) et à la question du « sentimentalisme ». dont je suis somme toute éloigné.

Puisque je n’ai pas décliné, j’emboîte le pas de Georges Perec : « Le problème n’est pas tellement de savoir comment on en est arrivé là, mais simplement de reconnaître qu’on en est arrivé là, qu’on en est là… » Là, c’est-à-dire (puisqu’il s’agit aussi de réagir à vos deux textes) devant l’écran de cinéma.

Piètre cinéphile, j’aime considérer, comme vous, avec d’autres, le « vide » de l’Avventura. Le vide constitue en effet sinon le personnage du moins le sujet principal, essentiel, de ce film. Le vide de l’Avventura reste, pourrait-on écrire à la manière de Maurice Blanchot, « lié à son mystère ».

Est mystérieux ce qui, de ce film, prend activement part au vide qui le constitue. Ce qui est montré (ce que j’en vois) en permanence s’efface, disparaît sans retour. Ce qui advient surgit d’une disparition.

Le mystère de l’effacement d’Anna n’est pas seulement « éclipsé », comme l’a écrit la critique, par la rencontre de Sandro et Claudia. C’est la convergence de ces deux êtres qui se constitue du mystère qu’engendre la disparition du personnage principal. Anna cesse (d’être, d’apparaître).

Au fil du déroulement du film, cette cessation devient manifeste. Anna disparue (on songe à Proust), on ne voit qu’elle. La prouesse d’Antonioni est de filmer l’absente, et de filmer l’absence.

Sandro et Claudia sont unis en ceci qu’ils sont sans pouvoir face au phénomène de disparition, dans l’impossibilité d’appréhender et d’expliquer ce mystère. N’en va-t-il pas de même de ces apparitions (rencontres) qui engendrent inéluctablement des disparitions (séparations) ?

La nécessité (Ananké) n’est-elle pas identique, ou de même ordre ? On se rencontre pour les mêmes raisons, les raisons mêmes, qu’on se sépare. Cette nécessité mystérieuse se manifeste dans la présence puis la disparition, a fortiori l’absence.

Cette nécessité me semble établie dans vos photographies respectives. Le sentiment de l’absence s’y exerce. Elles se dévoilent comme les espace-temps arrêtés d’un film absent. Elles nous attirent, certaines plus que d’autres, dans ce nom, « absence », et l’exposent.

Pour autant, au-delà de l’usage du noir & blanc ou de la couleur, la pratique, et probablement l’expérience, de l’un et de l’autre se distinguent. Cette distinction se heurte, si je puis dire, à la configuration qui vous unit.

Je conçois que vous établissez une corrélation entre les couples des films dont vous avez visité les lieux de tournage (dans la mémoire desquels vous avez établi votre parcours et réalisé vos images) et le vôtre. Mais la conséquence de la pratique de la photographie, n’est-elle pas de fragmenter, d’isoler, d’interrompre ?

N’êtes-vous pas, l’un et l’autre, seuls avec vos images, avec vos nécessités propres, et vos propres responsabilités ? Seuls avec ce que l’intimité de vos images recèle, qui est, c’est un lieu commun, de l’ordre du secret ?

Où commence et où finit la communauté ? Qu’est-ce qui la limite et la délimite ? Le secret d’une image peut-il être partagé ? Les images de l’un n’échappent-elles au partage avec l’autre ?

On sait, puisqu’on le constate, quand une image prend corps, comment cette sorte de corps trouve place dans un espace. Sait-on comment elle commence, et pourquoi ? Précisément on ne le sait pas, même lorsque l’auteur d’une photographie s’efforce d’en témoigner.

Il me semble que votre projet, et sa visualisation dans vos images, ne sont pas si éloignés de l’intention que Perec, pour revenir un instant à lui, énonce en liminaire de Espèces d’espace : « L’objet (…) n’est pas exactement le vide. Mais enfin, au départ, il n’y a pas grand-chose : du rien, de l’impalpable, du pratiquement immatériel… »

Je traduis à ma façon, et je réduis sans doute. À mon tour, je fragmente, j’isole, j’interromps. Cette réduction, effet de ma propre vue et de mon propre entendement, est accentuée par ce qui « foudroie », dit aussi Blanchot, l’écriture.

Inéluctablement, chacun de nous le sait, les mots effacent, à la mesure où ils s’effacent. Il n’en demeure pas moins que ce « rien », cet « impalpable », ce « pratiquement immatériel » que je perçois dans vos images, désignent pour moi, vous n’en serez pas surpris, le chemin d’un possible accès à notre « communauté inavouable ».

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Paru dans : Attesa, 2008. Carte blanche à Anne-Lise Broyer et Nicolas Comment. Revue Photos-Nouvelles

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