[Avant d’écrire (1)]

J’ai, j’ai toujours plus ou moins, une idée derrière la tête. Pas n’importe quelle idée. Celle le plus souvent, insistante, qu’évoque en moi, en moi irrésistiblement, le mot retour.
Idée du retour.
Idée de revenir.

J’ai cette idée depuis longtemps, qui se déplace dedans, que je déplace comme la seule nécessité, le seul nécessaire que j’emporte lorsque je pars.
Revenir.
Revenir chez moi.
Y rester.
Ne plus bouger enfin.

Je pense, lorsque me vient cette idée, je pense à ces événements. À ces événements dont l’usage est de dire que l’on n’en revient pas.
Il y a des événement dont on ne revient pas.
Par exemple écrire.
Plus précisément écrire des livres.
J’ai, voyez-vous, écrit quelques livres. Ils ont même été publiés.
Je n’en reviens pas.

Lorsque me hante (c’est beaucoup dire) le sujet, l’hypothèse toujours en moi un peu vague d’un récit, je cherche, je cherche obstinément, une possible mise en scène.
Préoccupation dérisoire.
Ces mots (ce rituel indécis et flottant : mise en scène certes, mais de qui, de quoi ?) ne conviennent pas. Lorsque fixement je les regarde, ils n’ont que le relief trouble de certains paysages dévorés, on ne sait par quelle obscurité ? Ils appartiennent en outre au vocabulaire du théâtre, et je n’entends rien au théâtre.
Mise en terre sans doute, sûrement même, conviendrait mieux. Conviendrait mieux dans mon cas.
Être, faute de mieux, ou devenir un cas.
C’est tout, tout le peu qu’un écrivain gagne au regard, il faut bien le dire, de tout ce qu’il perd.
Étrange statut.
Étrange désignation.
Terme, n’est-ce pas, unique et convenu par lequel une société désigne ses imposteurs ?

J’ai, autant l’écrire avec détermination, une affection particulière pour les mots ramassés (au sens de quelqu’un dont on dit qu’il se ramasse lorsqu’il tombe), les mots resserrés, un peu peu coincés, de notre langue française. Singulièrement pour le mot CAS et pour toutes les expressions au travers desquelles ce mot, tant bien que mal, navigue :
Un cas de figure
Le cas échéant
Un cas de force majeure
En cas de besoin, de nécessité
Un en-cas, un petit en-cas, etc.
Jusque dans des usages un peu vieillots, caducs, voire dépassés. CAS est employé chez La Fontaine par exemple (mais qui lit encore La Fontaine ?) au sens de cassé, qui sonne cassé.
Il y a ce vers surprenant chez La Fontaine :
— Il parlait d’un ton cas.
Comme ici même je vous parle.
J’essaie de vous parler en tous cas.

Ne prenez pas ce ton, ce ton un peu cas (celui d’une légère émotion sans doute) pour une réserve, une réserve à votre endroit. Pire, pour de la gravité.
C’est (ce devrait être) sans gravité écrire.
Écrire : il faudrait y venir comme arrive la nuit en été. Parfois très tard.
Le chaleur est profonde.
Les yeux perdus au loin ont oublié le froid.
Aucune gravité.
Chacun consent.
Vous n’avez pas bougé.
Rien, de cette légèreté, ne vous étonne.

Me bouleverse, voyez-vous, dans l’écriture, cette sorte de légèreté qui, à des moments imprévisibles, l’assouplit. La légèreté, entendez la platitude. Le côté plat, à plat, d’un mot. Tel mot miraculeux tombé, ce soir d’été, comme une véritable nuit enfin heureuse.
Ce mot, vous ne l’auriez pas entendu, pas retenu.
Le hasard du sommeil est venu en vous l’interrompre, et alléger ainsi l’intenable violence, le tourment continu d’un récit douloureux, irréel.

[…]

___

Extrait de « Avant d’écrire », Comme un cadavre malmené, Textes/Flammation, 1983

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